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Grigoris, communiste toujours, mais Aube dorée cette fois

vendredi, 6 septembre, 2013 - 12:27

Communiste dans l'âme, Grigoris est pourtant décidé: son prochain vote ira à Aube dorée, le parti néo-nazi entré au Parlement grec l'année dernière. Un choix qu'il dit dicté par la situation du pays et nécessaire pour punir la classe politique.
Premier volet de notre série de portraits d'Européens votant pour la première fois à l'extrême droite.

Grigoris est un fils du peuple. Et en est fier. Un peuple de réfugiés et de résistants dont les histoires de luttes sont inscrites dans son ADN. Toute sa vie, il a voté à gauche, pour le parti communiste précisément. Mais pour la première fois, aux prochaines élections, il va voter Aube dorée. Le parti nazi qui monte en Grèce.

Fils des 'patries perdues'

Grigoris est né en pleine guerre. Une famille ouvrière, et une histoire faite de drames et de deuils. Ses deux parents sont originaires de ces 'patries perdues' après la Grande catastrophe*, sa mère de Constantinople et son père d’Asie Mineure.

Comble de l’ironie, ils se faisaient traiter de Turcs à leur arrivée à Byronas, banlieue ouvrière d’Athènes. Mon père, analphabète, a grandi à l’orphelinat puis a travaillé dur toute sa vie. Il était porteur d’eau, dans ces temps où il n’y avait pas l’eau courante dans les maisons.

L’été, il travaillait beaucoup et l’hiver, il trainait. Il a participé à la Résistance contre les nazis, en transportant les armes des partisans dans les sacoches de ses ânes. Par la suite, il a été discriminé pour cet  engagement progressiste. On le traitait de paliokomouna, 'salaud de communiste'. Il est même allé en exil. Je lui resterai toujours fidèle".

Grigoris se souvient de cette enfance à la dure, dans un deux-pièces sans chauffage, avec ce père alcoolique, une mère aimante mais apeurée, et ses 3 autres frères et sœurs. "La faim, c’est le souvenir que j’en ai. Une faim lancinante. Pour la tromper, on trempait le pain dans l’eau sucrée. Et le froid. L’eau suintait de partout".

Un petit magasin dans la banlieue ouvrière d'Athènes

Une éducation elle aussi à la dure, à coups de taloches, de réprimandes et de travail. A 12 ans, il est placé comme apprenti chez un ferronnier.

Je donnais tout mon argent à ma famille. L’après-midi, je vendais des glaces et des cacahuètes au cinéma pour pouvoir acheter ma mobylette. Je suis allé au lycée de nuit jusqu’en 3°. J’ai voulu poursuivre au lycée technique pour devenir mécanicien naval. Mais j’ai abandonné. J’étais épuisé.

Une enfance durant laquelle il n'a finalement "jamais eu le temps de s’amuser", précipité avant l'heure dans l'âge adulte. "La seule boum où j’ai pu aller, mon père est venu me chercher pour m'en sortir de force", se souvient-il. Comme de "la tannée" reçue le jour où son père le surprend à fumer. "Je voulais partir de chez moi". Alors quand au détour d'un mariage, il rencontre sa future femme, il n'a "pas hésité".

Elle avait 14 ans, moi, 18. C’était notre première fois à tous les deux. On a emprunté, on s’est fiancé, marié et travaillé pour survivre. Notre seule distraction, c’était le cinéma".

Une vie entière de labeur et de sacrifices. Grigoris ouvre à Ilioupolis, "ville de soleil", autre banlieue ouvrière d’Athènes, un petit magasin de ferronnerie. Trois enfants naîtront, trois filles. "Je travaillais tout le temps. Le matin, de 7h à 14h et après une sieste, à nouveau de 17h à minuit. Tous les jours. Mais je suis fier. J’ai tenu mes obligations de chef de famille".

Expatriation économique

De ses propres mains, il a transformé la vieille baraque donnée par les beaux-parents en un immeuble. Et doté chacune de ses filles d’un étage, se gardant le dernier. Il a même acquis une petite résidence secondaire sur une île proche. Il a travaillé pour cela dans les Emirats: le riche armateur Latsis y cherchait des spécialistes en ferronnerie.

Je rentrais tous les 6 mois voir ma famille en Grèce pour 15 jours. On construisait l’île du roi. Je gagnais 2.000 dollars par mois, ce qui équivalait à l’époque à 4 salaires grecs moyens.

Mais les conditions étaient très difficiles. Sous le soleil constamment, avec des pointes de chaleur à 60°. Il y  avait des Grecs, des Philippins, Pakistanais. On communiquait entre nous dans un sabir gréco-anglo-arabe. Pour décompresser, on allait à la pêche aux poissons et on ramassait des coraux".

Dans le Golfe persique, Grigoris fait aussi l’expérience de l’injustice. Congés, permissions, etc.: tout y dépend du bon vouloir des petits chefs, d’autant plus tyranniques que c'est l’époque de la junte. Pour avoir protesté, il est viré avec pertes et fracas. Il reprend alors un magasin et remonte la pente jusqu’à la retraite.

La crise frappe ses trois filles 

Et c’est là que son destin amer rejoint celui du pays tout entier. La retraite par capitalisation accumulée durant une vie de travail s’évanouit par décision gouvernementale. La retraite classique est rognée de toutes parts. Celle de sa femme n’est toujours pas versée, un an après. La vie matérielle de ses enfants n’est plus assurée, pas plus que celle de ses sept petits-enfants.

Sa première fille, femme au foyer, gardait des enfants. Désormais, plus rien. La seconde, modéliste-patronniste travaillait dans une usine de confection avec des machines électroniques. Tout a fermé. Elle se retrouve "chef de nettoyage",  6 heures par jour, pour 350 euros par mois à l’Assemblée nationale. Et avec sous sa responsabilité 100 femmes de ménage, immigrées pour la plupart. La plus jeune fille de Grigoris survit avec sa paie rabotée de pompier municipal.

Tous nos gouvernants nous ont complètement sabordés. C’est un naufrage total, le pays est en ruines, on va tous couler… Les jeunes sont condamnés, ils ont le choix entre l’exil ou des salaires de misère".

Aube dorée? "Je les admire"

Face aux partis politiques, la désillusion est totale. Comme si Grigoris avait épuisé, une à une, toutes les options.

A  qui faire confiance? La droite, je ne veux pas en entendre parler. Le PASOK, non plus. La seule fois où j’ai voté pour eux, en 1981, pour enfin se débarrasser de la droite, je l’ai amèrement regretté.  Et le petit nouveau, le Tsipras de la gauche radicale, c’est un autre Papandreou qui nous trahira aussi".

Une défiance qui n'épargne pas non plus des medias "tous vendus". Grigoris en veut pour preuve qu'ils "appartiennent tous à des grands groupes industriels, des armateurs ou des patrons du BTP".

Même le parti communiste, qu'il accompagne depuis toujours, Grigoris n'en veut plus:

Je votais pour le parti communiste jusqu’à l’an dernier. Mais ils sont impuissants. Rien de fort ne sort de là. Regardez, la secrétaire générale Papariga, une femme à poigne, a été remplacée par un professeur d’économie, un apparatchik qui n’a jamais travaillé de sa vie. Au lieu de mettre un combattant qui parle haut et fort".

Alors la prochaine fois, c'est pour Aube dorée qu'il votera: le groupuscule d'extrême-droite, d'idéologie nazie, entré au Parlement l'an passé et crédité de 15% dans les sondages. "Je n’ai pas d’autre choix, il n’y a pas de bon parti". Et de présager: "Vous allez voir, ils vont faire 20%".

Pourquoi Aube Dorée? "Ce sont les seuls qui aident les gens", répond Grigoris."Même s’ils n’aident que les Grecs". Ce qui n'est pas une mauvaise chose à ses yeux.

Les étrangers nous ont pris nos boulots, pour un salaire moindre et sans assurance. Comment paye-t-on nos retraites avec ça?

Pour Grigoris, voter Aube dorée, c'est aussi donner un avertissement, et une leçon aux autres partis. "Punir ceux qui gouvernent", explique-t-il.

Je ne suis pas d’accord avec leurs idées, ce sont des 'gestapistes'. Mais je les admire. Eux, au moins, ils en ont. Ils ont tous les autres partis contre eux. Ce sont des durs. Ils vont battre les autres. Voir Kassidiaris (jeune député caractériel d'Aube dorée, candidat au poste de maire de la capitale, ndlr) à la mairie d’Athènes, cela fera peur à nos politiciens mollassons. Et peut-être, enfin, réagiront-ils?"

Autour de lui, sa décision de voter Aube dorée fait néanmoins des vagues. "Tout le monde m’engueule…", confie-t-il: "ma femme, mes filles, mon frère". Mais pour lui qu'importe. "Je défends toujours l’idéal communiste: derrière l’ouvrier, pas derrière le capital". Reste qu'il veut exprimer sa colère, c'est décidé, il veut donner "un coup de pied dans la fourmilière".


* La Grande catastrophe est un événement fondateur de la mémoire grecque. En 1922, les troupes grecques, parties reconquérir en Turquie les territoires où vit une majorité de Grecs, sont défaites à Smyrne. Conséquence, un vaste mouvement de populations s'initie en 1923, sous l'égide du Traité de Lausanne: 1,5 million de Grecs de Turquie arrivent en Grèce tandis que 500.000 Turcs de Grèce vont s'installer en Turquie.




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