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Crise grecque: l’industrie militaire liquidée à son tour

vendredi, 13 septembre, 2013 - 14:04

Alors que le budget de défense était le seul à avoir échappé à l'ultra-rigueur, le gouvernement grec liquide son industrie militaire. La guerre est ouverte avec les syndicats et les élus locaux au nom de l'indépendance du pays. Mais que reste-il encore à défendre dans un pays au stade terminal de la crise ?

La Troïka  (UE, BCE et FMI) impose la fermeture de notre industrie militaire. Cette incroyable intervention au cœur même des intérêts vitaux de notre pays est une véritable provocation".

Panagiotis Doukas, délégué du personnel de l’une des usines d’armement appelées à  mettre la clé sous la porte, donne le ton du western qui se joue cette semaine en Grèce, à la suite au couperet  tombé fin août.

Sur ordre de la Troïka, toute l’industrie de défense nationale, constituée de l’EAS, Systèmes Grecs  de défense (950 salariés), l’EAB, l’industrie aérospatiale grecque (840 salariés) et l’ELBO (Industrie grecque d’armement (340 salariés) doit être restructurée, soit par privatisation, soit par liquidation. Et leurs salariés, non payés depuis bientôt 3 mois, sont laissés dans l’incertitude pour leur avenir.

Traîtres à la Nation

Ils occupent les différents sites de production d'armes, avec de grands panneaux à l’entrée :

Bas les pattes de nos usines. Virons les responsables de ce bradage, avant qu’ils nous virent"

Des délégations sont montées à la capitale, pour demander des comptes aux gouvernants.

"En tant que citoyens grecs et en tant que travailleurs de ces entreprises qui assurent l’indépendance des forces armées et celle de notre pays, nous espérons que le gouvernement sera à la hauteur des circonstances  -parce que nous parlons ici de sociétés d’intérêt national- et qu’il ne permettra pas à nos créanciers de décider de l’indépendance du pays, à une époque où le danger venant des pays voisins est plus que tangible"

déclare avec une certaine emphase, Theodoros Dimitridis, représentant des travailleurs de l’industrie militaire. Et d'ajouter que

ceux qui ferment ces entreprises d’importance vitale pour notre pays auront l’entière responsabilité de ce qui va advenir. Ils seront stigmatisés par l’Histoire, en tant que ‘ traîtres à la nation ".

Les emplois avant tout

Le gouvernement conservateur d’Andonis Samaras, lui, est pris entre deux feux, devant l’injonction de la Troïka de dégraisser le secteur public. Il pensait, dans la torpeur de l’été, à l’instar de la radiotélévision publique, liquider trois des entreprises parapubliques d'armement et atteindre, d’une pierre deux coups,  son quota de licenciements exigés par Bruxelles et consorts. Sa communication, basée sur un discours  anti-fonctionnaires, corolaire de  sureffectif de personnel et de gaspillage de l’argent public, comptait sur les contradictions d’une opposition de gauche, traditionnellement pacifiste (et opposée à la guerre en Syrie), qui aurait eu du mal  à défendre une industrie de mort.

Mais dans une Grèce en crise au stade terminal, c’est l’aspect social qui a prévalu.  Tout le pays est touché, l’industrie de fabrication d’armes et de munitions ayant des usines partout dans le Grand Athènes (Hymette, Lavrion, …) et dans plusieurs petites  villes de province (Aighion, Eleusis, Mandras, …). D’où un front commun, avec le soutien des collectivités locales et de la population.

Panagiotis Tsaraboulidis, le  président de la Bourse du travail de Thessalonique, prévient le gouvernement :

La ville  ne pourra pas supporter la fermeture d’ELBO, avec un chômage qui atteint 35% dans la région et avec des centaines d’entreprises sous-traitantes, qui suivront dans un domino négatif ".

Ou encore autrement dit par Nikos Liolios, le maire de Lokron, appelant à une mobilisation nationale :

LARCO n’est pas une simple entreprise. C’est la source de vie pour toute la région. C’est notre richesse nationale et notre unique revenu. 5000 familles, d’une façon ou une autre, vivent de cette entreprise. Chaque goutte de lait pour  nos enfants est achetée avec de l’argent gagné chez LARCO ».

Désindustrialisation organisée

Devant l’ampleur et l’amplitude des réactions, le gouvernement tergiverse. Il parle d’un plan B, avec possibilité d’un plan social pour le personnel qui partirait sur une base volontaire.  Et nie l’existence avérée d’un mail du FMI, déniant toute indemnisation aux futurs licenciés. Theodoros Dimitridis, représentant des travailleurs de l’industrie militaire, réplique en  mettant en cause les données officielles. Le TAIPED, organisme chargé des privatisations (qui en est à son troisième président en six mois) est accusé de "cuisiner les chiffres".

Il donne l’exemple de LARCO, qui  produit et commercialise ses armes, de façon autonome, sans recevoir un euro du budget national et donc du contribuable grec. Il rappelle que cette industrie a un personnel très qualifié, un savoir-faire unique, un équipement de pointe et une très grande capacité de production. Il donne l’exemple de L’EAS, dont le chiffre d'affaires a dépassé les 30 millions en 2011. 

La firme était vingt fois plus importante entre 2005 et 2011 que son compétiteur allemand. En 2012, la société Heckler & Koch France SAS, très contente de leur collaboration,  lui a attribué la note de 4 sur 5 en satisfaction client. Et il s’interroge :

Qui fournira désormais l’équipement à l’armée grecque? D’autant que l’Etat a encore une dette de 35 millions envers nous pour d’anciens achats. On sera obligés d’acheter à l’étranger ? ".

Mais surtout, il ne cesse de clamer que les commandes ne manquent pas. L'entreprise exporte ses armes, ses chars, ses 4×4 militarisés en Irak, en Arabie Saoudite, au Qatar, en Afrique… et a des commandes sur plusieurs années. "Si ces commandes ne sont pas effectuées, qui paiera les dommages et intérêts?", questionne-t-il.

Bras de fer crucial, d’autant plus que le climat social s’alourdit cette semaine, avec la décision des enseignants de se mettre en grève reconductible de 5 jours dès la rentrée scolaire et l’annonce d’une grève générale du secteur public les 28 et 19 septembre prochains. Les salariés de l’industrie de défense avaient donné le la, en prenant la tête des cortèges le 7 septembre à Thessalonique, lors de la rentrée politique:  

Non au bradage de LARKO au privé. Ce n’est pas LARKO qu’on vend, c’est la Grèce".


(*) Suite à une enquête des syndicats, on vient de découvrir qu'Athanase Chronopoulos, directeur de EAB (Industrie aérospatiale grecque), nommé par le gouvernement, avait un faux diplôme d' "Ingénieur aéronautique" de l'Institute of Technology. 
Son salaire était de 7500 € + 2500 € de bonus par mois.




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