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Dimitri Messinis, l’œil franc-tireur

mardi, 1 octobre, 2013 - 10:06

En Grèce, la presse paie le prix fort de la crise. Dimitri Messinis, photoreporter toujours en quête du "bon oeil", raconte son pays et le monde, objectif en main et deadline en tête. Premier volet de notre série de portraits d'Européens acteurs dans la culture ou les médias.

Dimitri est entré par effraction dans le monde fermé du photojournalisme. Il travaillait comme interprète dans une grande entreprise d’engrais du Nord de la Grèce. Un matin, en arrivant au bureau, il voit s’élever un nuage de fumée des cheminées de l’usine, qui se transforme en un énorme champignon noir. Clic-clac. La photo est publiée à la Une du journal local, en illustration d’un article sur la pollution atmosphérique. Un cliché qui fait sensation. Et change la vie du jeune photographe amateur de 24 ans.

Naissance à Drama, enfance à Annecy

Désormais le virus inoculé ne le quittera plus car les dieux l’accompagnent. Quelques jours plus tard, nous sommes en 1978, un important tremblement de terre secoue tous les Balkans. Dimitri est le seul photographe présent dans Thessalonique ravagée. Il shoote, shoote, shoote. Il a trouvé sa voie.

Dimitri croit aux signes du destin. Il est né à Drama, une petite ville du Nord, dans une Grèce des années 60 déjà en crise. Son père, tailleur, confectionnait des costumes pour toute la bonne société de la ville, mais personne ne le payait. Sans le sou, la seule solution est l’émigration. Le jeune garçon de  12 ans se retrouve à Annecy, ne parlant pas un mot de français. Il rattrape son retard en repartant de zéro et en sautant les classes trois par trois.


2011, Grèce. Dimitri Messinis lors d'une manifestation à la foire
internationale de Thessalonique – 
Aris Messinis

Son père a la bonne idée d’acheter une télévision, fait rare à l’époque. "Tout était en français, même les films américains", s’étonne-t-il encore. C’est là que son regard s’est construit, en essayant de comprendre, de décrypter chaque son, chaque image.

"J'ai démarré ma petite Daf et je suis parti"

Mais ce fils d’émigré suit la voie tracée, "le futur garanti", comme se rassurent ses parents: après des études de comptabilité, il entre à la banque locale d’Annecy. Jusqu’à un certain matin, cinq ans après.

C’était le 31 juillet 1973. Je me suis levé. Et face au miroir, je me suis dit: enfermé toute la journée dans un bureau, avec un costume et une cravate… Ce n’est pas moi. Je suis allé chercher ma paye, j’ai embrassé mes parents, pris deux thermos de café et démarré ma petite Daf automatic.

A 11h du soir, j’étais à Turin et après 72 heures de voiture non-stop, après avoir  traversé toute la Yougoslavie d’alors, je suis arrivé chez ma grand-mère à Thessalonique. Mal du pays, envie d’autre chose, je ne sais toujours pas ce qui m’a poussé à partir ce jour-là."

Sa vie de photoreporter professionnel commence vraiment après le séisme. Avec les hauts et les bas du métier. Dimitri collabore d’abord à différents journaux saloniciens: Egnatia, Makedonia, Thessaloniki.

Les bouleversements de la Grèce des années 80 lui donnent du boulot

Jusqu’au jour où un des directeurs lui intime l'ordre de choisir. "Si vous donnez des photos aux concurrents, vous n’aurez plus rien chez nous. Choisissez. Ou vous êtes avec les lions, ou avec les rats", une expression grecque pour qualifier la concurrence. Dimitri choisit et les lions, et les rats.

Ce sera sa ligne de vie, l’indépendance, quelqu'en soit le prix. Le paquet quotidien de photos qu’il envoie au journal finit chaque jour à la poubelle. Plus de rentrée d’argent, plus de quoi nourrir son premier nouveau-né.

Heureusement, la Grèce des années 80 est en plein bouleversement. La dictature tombée, le pays est devenu membre de l’Union européenne. Et avec l’arrivée au pouvoir du socialiste Andreas Papandreou -en même temps que François Mitterrand en France-, de nouveaux journaux naissent, donnant de plus en plus de place à la photographie. Il est pris à l'essai au nouveau quotidien Ethnos. Le directeur le reçoit: "Mais, où étais-tu jusqu’à maintenant, mon enfant?". "A Thessalonique, chômeur", lui répond Dimitri.

Et c’est parti pour 40 ans de photoreportage. Dans de nombreux journaux grecs, puis pour l’EPA/AFP et finalement l’Associated Press. Dimitri part deux ans à Londres diriger le bureau Europe, Afrique, Moyen-Orient de "l'AP".

"C’est quand je rentre à l’hôtel que je pleure"

Mais La Grèce lui manque trop. Depuis 1996, il est photo-éditeur de l’AP à Athènes, responsable du secteur Europe du sud-est. Désormais Athénien, il est "de toutes les guerres", 12 fronts exactement: Afghanistan, Tchétchénie, Guerre de Yougoslavie, Guerre du Golfe, Liban, Kossovo…, 98 pays.

Dans ce milieu, si tu es bon, tu voyages beaucoup."

Mais en s'attachant à garder un regard  libre. Il n’a jamais léché de bottes pour partir quelque part, ni accepté un bidonnage. Jamais militant, jamais prenant le parti de ou de l’autre. Toujours en professionnel qui laisse parler les photos.

Certains photoreporters travaillent en activistes. Ils choisissent un camp et même s’ils peuvent aller voir de l’autre côté, ils n’y vont pas. Ce n’est plus du reportage. Même si tu ne peux pas aller de l’autre côté, tu dois faire un compte rendu objectif pendant que tu travailles. Le soir, par contre, tu peux avoir toutes les discussions que tu veux".

C’est aussi le soir que Dimitri se permet de craquer. Jamais en photographiant car "le sang-froid et le self-control sont ta meilleure défense".

Sur le moment, je suis aussi dur qu’une pierre. Même si tu es mort de trouille, ne le montre jamais ni aux autres ni à toi-même. C’est quand je rentre à l’hôtel que je pleure. Tu peux voir trimballer des cadavres d’enfants à mains nues toute la journée et ne pas pleurer?

La guerre sent mauvais. Des fois, elle est tonitruante, parfois elle est silencieuse. La balle du snipper, tu ne l’entends pas. Tu la sens seulement."

Précarisation des jeunes photographes

Dimitri l'assure, il n’a jamais fait une photo pour obtenir un prix (et pourtant il a reçu des distinctions, du monde entier). L'occasion pour lui de porter un regard acide sur la profession, car beaucoup courent après ces récompenses.

C’est le piège pour les jeunes photographes, ces concours, cette industrie des prix qui véhicule beaucoup d’argent. Les jeunes d’aujourd’hui croient que pour obtenir un passeport professionnel, ils doivent aller au front."

Une course qui alimente la précarité et les risques pris par ces nouveaux entrants dans le métier.

Ces jeunes s’endettent, partent sans aucune assurance, ni logistique, ni véritable information et surtout sans être sûrs que leur travail sera acheté. Et ils meurent. Encore deux la semaine passée. Ok, tu reçois un prix. Et alors? Tu es très fier le jour même, tout le monde te félicite. Et le lendemain, tu te retrouves seul et tu dois repartir à zéro."


Dimitri Messinis, dans le hall de l'AP de Londres, où est exposée sa photo,
qui vient de recevoir un prix (2012) – 
Lefteris Pitarakis

Question 'bateau': qu'est-ce qu'un bon photoreporter? Dimitri répond en deux mots: "C’est celui qui a le bon œil". Le bon œil? "Celui qui peut distinguer l’arbre de la forêt".

Quand tu ouvres les yeux, tout est là devant toi. Par contre, l’info est à un point précis. Si tu ne la vois pas, tu ne fais rien."

Il cite en exemple la manifestation du jour, un défilé antifasciste. "Il y a des milliers de sujets. Tu dois trouver l’image qui va raconter à quelqu’un qui n’est pas là, le lecteur, ce que toi tu ressens au moment où tu prends la photo. Tu dois trouver ce qui va faire clic dans l’œil de l’autre, dans son âme. Le bon œil, soit tu l’as, soit tu l’as pas. Tout le reste peut s’apprendre".

Figer ce pays qui dégringole

Lui l'a. Sa dernière photo, qui a fait le tour du monde la semaine passée, en témoigne. Il sortait de chez le dentiste. Alors qu'il marche dans le quartier de l’Acropole, il aperçoit une petite fille Rom,"jolie comme un cœur", qui joue de l'accordéon, assise sur le trottoir. Il sort son appareil photo et la "mitraille". Arrive alors "une commerçante en furie": après avoir chassé les touristes qui donnent une pièce à l'enfant, elle lui donne un coup de pied, "comme on déplace un sac d’ordures". Dimitri s'est c'est cette fois avancé.

C’est une des rares fois où je suis intervenu dans ma vie de photographe. Mon amertume d’enfant d’émigré m’a sauté à la gorge".


© Dimitri Messinis (AP)

Toute la violence du pays s’est cristallisée dans cet instantané pris sur le vif. Mais Dimitri n’arrête jamais: jeunes en colère, personnes dormant ans la rue, ratonnades,… Depuis 2008, il raconte ce pays qui dégringole. Par contre, il est content de travailler pour la presse étrangère, car les medias grecs ne lui inspirent pas une totale confiance.

Beaucoup d’informations sont censurées ou occultées. Il y a trop de connivence entre les institutions et les éditeurs de presse. Il y a en Grèce de jeunes photographes qui font du très bon travail. Mais ils se heurtent à bien des obstacles. Et quand leurs photos sont publiées, c’est sans aucune référence. Souvent même pas rétribuées. Ou si peu".

Le meilleur est à venir

Dimitri paye lui aussi un lourd tribut à la crise. Ses revenus ont diminué drastiquement. Sa femme, journaliste, a été licenciée et il pense que le seul avenir pour ses deux garçons, photographes reconnus eux aussi, "bon œil" ne saurait mentir, c’est l’exil. Et encore, il se sent privilégié. "Finalement, nous, les observateurs professionnels, on passe cette crise plus facilement que les autres. Avec beaucoup de tension, mais avec de l’adrénaline".

Dimitri a beau avoir désormais un beau bureau de directeur, plantes vertes et air conditionné, avec vue sur tout Athènes et de nombreux collaborateurs sous ses ordres, il ne peut s’empêcher de presser sur la gâchette photographique.

Jamais sans mon appareil. Il est toujours avec moi, plus que ma femme. Je l’emporte même dans les toilettes."

Et pourtant, il a failli lui coûter la vie à plusieurs reprises. Comme en 2009. Il court d’un incendie à l’autre, dans le grand embrasement qui ravage la région d’Athènes. Les cendres sur le goudron font patiner la moto. 38 fractures sur la tête, 3 semaines d’hospitalisation, 2 mois de convalescence. Couturé de partout, il réenfourche son engin. Impossible de l’arrêter.

Lorsqu’on lui demande quelle est sa plus belle photo, il cite le poète turc Nazim Hikmet: "La plus belle des mers est celle où l’on n’est pas encore allé. Les plus beaux de nos jours, on ne les a pas encore vécus. Et ce que moi je voudrais te dire de plus beau, je ne l’ai pas encore dit". Le meilleur est à venir.




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