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En Hongrie, une école bouddhiste où les Roms sont rois

mardi, 1 octobre, 2013 - 13:05

Dans le nord-est dans la Hongrie, une région où la minorité rom est très présente, l’école Ambedkar est implantée depuis dix ans dans plusieurs villages. Une école bouddhiste de la seconde chance qui offre une éducation de qualité à des élèves de 14 à 50 ans, Roms pour 90 % d’entre eux. Reportage.
1er volet de notre série Horizon: l'éducation pour tous.

Un médaillon avec une curieuse inscription en sanskrit, voilà qui annonce l’école Ambedkar dans le petit village de Sajókaza (3.000 habitants), à 30 km de Miskolc, la capitale du nord-est de la Hongrie.

Dans cette région industrielle sinistrée, où les usines ont mis la clé sous la porte lors du passage à l’économie de marché et où le petit artisanat "rom" a disparu depuis longtemps, les taux de chômage frisent les 90% au sein de la communauté Rom, la plus importante du pays.

Briser le cercle de la pauvreté

Si les Roms de Hongrie (8% de la population) sont sédentaires et s’expriment en hongrois, ils vivent dans une grande précarité pour 75% d’entre eux. Et les établissements d’enseignement supérieur en Hongrie accueilleraient moins d’1% de Roms.

L’école Ambedkar est implantée dans plusieurs villages dans un rayon de 30 km autour de Miskolc. Son objectif: briser le cercle de la pauvreté et détruire les ghettos scolaires dans lesquels se retrouvent souvent les écoliers au teint plus foncé.

Reconnue par l’Etat, l’école revendique son appartenance "bouddhiste", portée par la communauté locale Dzaj bhim, implantée depuis dix ans à Sajókaza.

Derrière la création de l’établissement, un ex parlementaire du SZDSZ (ancien parti libéral, au parlement hongrois de 1990 à 1994), Tibor Derdák, et un Rom du sud de la Hongrie, convertis au bouddhisme, János Orsós.


© Hélène Bienvenu

Le principe du collège-lycée Ambedkar est simple: l’enseignement est gratuit et pour tous, quiconque désirant passer son bac peut s’inscrire. A cela s’ajoute un petit-déjeuner distribué le matin pour éviter que les élèves ne viennent le ventre vide. L’école a aussi aménagé une garderie, une nécessité dans un contexte où les grossesses précoces sont fréquentes, et même un potager. Au final, parents et enfants se côtoient sur les bancs de l’école, même si les adolescents constituent le gros des effectifs.

Séminaires de résolution de conflit

Dans le village de Sajókaza, le collège-lycée Ambedkar accueille quatre-cents étudiants par an. Une trentaine obtiennent leur bac à la fin de l’année et viennent renforcer le réseau des jeunes Roms diplômés. A l’intérieur, entre la salle Bombay et Chicago, sur les murs colorés, les élèves ont placardé Gelem Gelem. L’hymne rom, illustré du drapeau à la roue, jouxte un emploi du temps peu conventionnel.

Car si l’école Ambedkar respecte les programmes scolaires du ministère de l’éducation hongrois, on y trouve de nombreux ajouts du cru, comme des cours de langue romani, des excursions à Budapest, ou encore un enseignement renforcé sur les droits de l’homme. A ce titre, l’établissement a passé une convention avec Amnesty international: les élèves y sont notamment sensibilisés à la résolution des conflits.

On essaie de mettre à la porté des élèves des outils pour assurer l’égalité des chances. On a banni les rangées de tables pour privilégier la configuration en cercle, plus apte à la prise de parole et aux discussions, et on fait venir les meilleurs professeurs de Budapest. On a aussi développé l’enseignement à distance",

souligne Tibor Derdák, le directeur.

Des Méthodistes et des Roms chez les bouddhistes

Dans cette même logique, les élèves s'adonnent à l'informatique et apprennent la programmation deux fois par mois dans les locaux budapestois de Prezi, la start-up hongroise au succès mondial.

Quant aux cours de religion, ils se font discrets. Le bouddhisme semble plus un moyen de rompre avec la fatalité, à l’image du Dr. Ambedkar, l’intouchable indien qui, en 1956, a convaincu 600.000 autres intouchables de se convertir comme lui au bouddhisme pour sortir du système des castes.

A Sajókaza, s’il existe bien une salle de méditation dotée d’une statue de Bouddha, Tibor Derdák, reconnaît lui-même que l’enseignement en bouddhisme est relativement léger, notamment car l’école ne dispose pas des spécialistes requis.    

A Alsózsolca, un autre village de 6.000 habitants où intervient également l’équipe d’Ambedkar, ce sont les méthodistes qui sont majoritaires. Ils n’ont pourtant aucun problème à envoyer leurs enfants "chez les bouddhistes".

C’est le cas de Melinda et Rita, fille et nièce du pasteur.

Melinda, 16 ans, se verrait bien enseignante. Dans le "quartier rom" à côté de la rivière, tout le monde la salue. Elle partage sa chambre, mais son foyer dispose de l’eau et de l’électricité. A l’entrée du quartier c’est la cohue à la pompe où les enfants font la queue. Le petit Bence porte un seau au moins aussi lourd que lui, il avoue venir ici plusieurs fois par jour avec sa sœur: "on a pas l’eau à la maison", lance-t-il avec le sourire.

Racisme anti-Roms

Melinda, elle, va rarement dans les discothéques de la région – "la dernière fois, ils n’ont pas laissé entrer mon frère" – et doit parfois affronter des regards désobligeants quand elle se promène en dehors de son quartier.


© Hélène Bienvenu

A Sajókaza aussi, où ils constituent 30% de la population locale, les Roms sont rarement les bienvenus. Benő, collègue de Tibor Derdák membre du conseil municipal, témoigne:

Le maire est sans étiquette mais je dirais qu’il est clairement 'de tendance extrême droite'. Il joue la carte rom quand ça l’arrange, mais il fait très souvent de la propagande contre nous. Récemment, il a constaté que les médecins quittaient le village pour s’installer ailleurs et il a accusé les Roms de les chasser".

A Sajókaza les pompes à eaux ont déjà été coupées par la municipalité et plusieurs interdictions concernent le ramassage du bois, un problème récurrent à la campagne. Pour les Roms, c’est parfois le seul moyen de se chauffer.

Au sein de l’école Ambedkar, neuf étudiants sur dix sont Roms, mais comme le précise Tibor Derdák, "cela veut tout de même dire que nous avons 10% de non roms et le nombre d’inscrits est en constante augmentation".

La précision est loin d’être anodine, à l’heure où Jobbik fait recette avec "la criminalité rom", l’école Ambedkar est porteuse de promesses pour faire reculer le racisme et apaiser les tensions.




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