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Turquie: les timides avancées démocratiques d’Erdogan

mercredi, 2 octobre, 2013 - 12:57

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé une série de réformes pour démocratiser le pays. Très attendu sur les droits des minorités, kurdes notamment, il se limite à des mesures symboliques. 

Le paquet surprise, baptisé "paquet démocratique" a été déballé par Recep Tayyip Erdoğan en début de semaine. "Il s’agit d’un moment historique, une étape importante", s’est félicité le Premier ministre turc en présentant ces réformes lundi dernier.

"Ce 'paquet de démocratisation' fait en réalité partie, de près ou de loin, du processus lancé depuis l’année passée pour essayer de résoudre la question kurde’’ explique Jean Marcou, directeur des Relations Internationales à l’Institut d'Etudes Politiques de Grenoble et spécialiste de la Turquie.

Des mesures symboliques pour les Kurdes

Cette annonce était donc très attendue à l'heure où Ankara a engagé des pourparlers de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pour mettre un terme au conflit kurde qui a fait plus de 40.000 morts depuis 1984.
Erdoğan a annoncé une série de réformes: la restauration en langue kurde des noms de villages ou de lieux, l’autorisation d’utiliser les lettres de l’alphabet kurde "Q", "W" et "X"  qui n’existent pas dans l’alphabet turc (elles étaient jusqu’alors interdites).

En matière d’éducation, les enfants ne seront plus obligés de réciter en début de semaine à l’école le serment  "Je suis un Turc", et l’enseignement scolaire pourra être dispensé en kurde dans les établissements privés. Des réformes accueillies très froidement par la communauté kurde qui réclamait, entre autres, la possibilité d’enseigner en kurde dans les établissements publics.

Pour Gülten Kisanak, la coprésidente du Parti kurde pour la paix et la démocratie (BDP),"ce plan n’est pas en mesure de surmonter le blocage actuel du processus (de paix)". Le PKK a fait savoir qu'il partageait cette analyse.

Il est vrai [que ces réformes] n’abordent pas la question de la citoyenneté et qu’elles ne lancent pas de processus de décentralisation. Il faudra plus que des mesures symboliques pour résoudre la question kurde’’

constate le professeur Marcou.

Des réformettes pour les orthodoxes et les alévis

Une déception partagée par les autres communautés, à commencer par la minorité grecque orthodoxe qui aurait aimé que le séminaire de Halki, situé sur l’ile d’Heybeliada, et fermé depuis 1971, soit réouvert. "Alors même que le gouvernement n’a cessé d’envoyer à ce sujet des signaux encourageants au cours des derniers mois, la question n’a même pas été mentionnée" souligne Jean Marcou.

Les alévis -une branche de l’islam chiite très libérale- n’obtiennent, quant à eux, que le changement de nom de l’Université de Nevşehir en Haci Bektaş (l’un des fondateurs de l’alévisme).

La possibilité de donner à un établissement le nom d’une célébrité alévie avait été évoquée par les dirigeants turcs après le tollé provoqué par la révélation, il y a quelques mois, du nom du troisième pont sur le Bosphore (appelé Sultan Yavuz, un sultan resté tristement célèbre pour les persécutions qu’il fit subir aux alévis)",

rappelle le politologue.

Rien n'est vraiment décidé

Hormis quelques minces avancées, les réformes présentées par le Premier ministre turc restent timides.

Certains des aspects de ce 'paquet' constituent des avancées non négligeables (comme ceux qui concernent l’élargissement de l’usage de la langue kurde, par exemple), mais en réalité la plupart des mesures annoncées étaient attendues. En fait, pour qu’il y ait des surprises, il aurait fallu des mesures vraiment spectaculaires’’,

explique Jean Marcou.

L’une d’elles pourrait toutefois induire un changement dans le paysage politique turc: l’idée, déjà lancée prudemment par le Premier ministre d’une possible réforme du système électoral. Pour avoir une représentation au Parlement, les partis politiques doivent obtenir 10% des suffrages. Ce seuil, en vigueur depuis les années 1980, est anormalement élevé, c’est "le seuil plus élevé des États membres du Conseil de l'Europe" a rappelé la Commission européenne dans son rapport de suivi annuel.

"Le gouvernement a laissé ouvertes plusieurs options : celle de ne rien changer, celle d’abaisser ce seuil à 5% ou celle d’opter pour un autre mode de scrutin, mais rien n’est vraiment décidé" explique le politologue avant d’ajouter que "là encore le gouvernement donne l’impression de trainer les pieds".

Le voile pour les députées

La plupart des réformes sont largement critiquées par l’opposition. Pour Kemal Kiliçdaroglu, le chef du principal parti d'opposition CHP, le Parti républicain du peuple:

Le gouvernement a déserté face aux principaux problèmes de ce pays et nous a présenté ces réformes pour échapper aux pressions de la société",

Un groupe y trouve néanmoins son compte: les islamo-conservateurs, électorat majoritaire de l’AKP. Les femmes députées, fonctionnaires et les professeures auront désormais le droit de porter le voile dans les lieux publics et au travail. La réforme est taxée d’électoraliste par l’opposition alors que les élections municipales auront lieux dans six mois, suivies de près par les élections présidentielles.

Et Jean Marcou de conclure que "le gouvernement présente cette disposition comme un progrès des libertés individuelles, mais le risque est aussi qu’elle n’accroisse la pression conservatrice existant déjà dans certaines administrations…" et d’exacerber un peu plus les tensions déjà existantes au sein de la société.




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