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Gratuité scolaire: la bataille d’une Espagnole (pas si) ordinaire

mercredi, 2 octobre, 2013 - 13:00

Elena Alfaro est une femme ordinaire. Du moins en apparence. Face au prix prohibitif des manuels scolaires, cette quadragénaire a lancé une pétition et a réussi à faire fléchir le Congrès espagnol. Portrait d'une battante. 
2ème volet de notre série Horizon: l'éducation pour tous.

Elena Alfaro est devenue en quelques mois la mère de famille la plus médiatique d'Espagne. Non sans raison: le Congrès vient de voter une loi qu’elle a impulsée grâce à une pétition ayant récolté près de 300.000 signatures. Rencontre avec une madrilène pas comme les autres.

Tout a commencé "à 3h du matin, à la fin du mois d'août 2012", raconte cette femme de 43 ans. Exaspérée par le coût, prohibitif pour certaines familles, de l'éducation, elle rédige dans la nuit sa pétition sur la plateforme Change.org. Son objet? Exiger la gratuité des manuels scolaires pour tous. Car pour les familles espagnoles, c'est encore loin d'être le cas: à chaque rentrée, elles doivent payer de leur poche les livres de leurs enfants.

Et avec la crise, la majorité des bourses qui venaient en aide aux plus démunis ont été supprimées. A cela s'est ajoutée la récente augmentation de la TVA pour le matériel scolaire: de nombreuses familles se sont alors trouvées dans l’incapacité de payer les manuels.

Elena n’est pas concernée personnellement par ce problème. Architecte, elle explique sans honte que ses deux filles de 5 et 10 ans sont scolarisées dans un établissement privé. L’école est à côté de son domicile et elle a la chance de pouvoir choisir sans regarder le prix, précise-t-elle. Mais son engagement depuis des années dans diverses ONG, ajouté à son expérience personnelle de mère de famille, l'ont conduite à se battre pour les familles dans le besoin.

200 euros de manuels scolaires par enfant

Cadette d’une famille de quinze frères et sœurs (!), Elena a acquis tôt l’habitude de hausser le ton pour se faire entendre. Ce qui explique peut-être en partie la persévérance dont elle a su faire preuve, malgré les nombreuses embûches rencontrées.

Dans un flot de paroles ultra-rapide, cette dynamique quadragénaire explique comment, semaines après semaines, pendant plus d’un an, elle est parvenue à se faire entendre de la classe politique espagnole.

Ma mère travaille dans une ONG religieuse depuis que je suis petite, et m'en rapporte le quotidien: depuis de nombreuses années, la rentrée scolaire, avec les listes de matériel à acheter, est une période délicate. Ma mère a toujours vécu les problèmes d’éducation comme s’ils étaient les siens… avec une famille aussi grande, nous ne vivions pas dans l’opulence et c’est un sujet qui l’angoissait profondément."


              La remise des signatures par Elena. Crédit: Luis Aguado Alba

Son exaspération est montée d'un cran le jour où une amie, mère de famille modeste du sud de Madrid, lui a raconté sa situation: avec un coût de 200 euros de manuels scolaires par enfant, elle devait choisir lequel de ses fils n’aurait pas de livres à la rentrée, ou quelles matières sacrifier. "Très en colère", Elena s’est décidée, la nuit même, les factures de son amie sous les yeux, à écrire une pétition. Le jour suivant, un simple message aux membres de sa "tribu" familiale a mis en route le bouche-à-oreille. Avec un succès inespéré: 100.000 signatures ont été récoltées en deux semaines.

"Au jeu de la persévérance, ils ne gagneront pas!"

Elena, pourtant, n'a pas le profil d'une meneuse: elle se définit même comme une personne "plutôt prudente et discrète", bien que les rires qui accompagnent cette affirmation permettent d'en douter. Pour expliquer son engagement, elle cite allégrement Santiago Ramón y Cajal, prix Nobel de Médecine: "les idées durent peu de temps, il faut en faire quelque chose"

Nous avons été gouvernés par les partis de tous bords et personne n’a rien fait, alors je me suis décidée. Il est impossible que les familles souffrent de l'absence de ce qui devrait leur être garanti et il est impossible que cette situation dure depuis 30 ans! Je veux bien accepter qu’il y ait des choses plus ou moins dispensables en temps de crise mais il y a aussi des droits basiques qui ne peuvent dépendre de la situation économique." 

En un an, Elena a présenté sa pétition au Ministère de l’éducation, a contacté tous les partis politiques espagnols, le Défenseur des droits, et est passée dans la plupart des médias… Malgré les portes fermées et les longs mois d’attente, elle n'a pas renoncé. "Au jeu de la persévérence, ils ne gagneront pas!" s'était-elle promis. Avec raison.

L'appel à la responsabilité politique

En septembre 2012, Elena se rend au Ministère de l’éducation afin de délivrer les 100.000 signatures. Aujourd’hui encore, elle n’a reçu aucune réponse du ministre, José Ignacio Wert, probablement occupé par les nombreuses manifestations contre sa réforme éducative. Décidée à se faire entendre, elle a ensuite contacté le Partido Popular (PP), parti politique au pouvoir. Choix stratégique puisqu’il a la majorité absolue au Congrès des députés.

Défendant une pétition apolitique, Elena poursuivait un objectif: faire parvenir son idée jusqu'aux oreilles des dirigeants espagnols, quels qu’ils soient, afin que les familles n’aient plus à payer les livres scolaires. Une proposition inspirée des pays voisins, dont la France. En demandant de créer un système de banque de livres scolaires, achetés par l’État et réutilisés tous les ans, elle a finalement su convaincre, en premier, le parti Unión Progreso y Democracia (UPyD).

En Espagne, une initiative citoyenne ne peut réussir à se faire entendre par le Congrès des députés que dans deux cas:

  • Soit en présentant un minimum de 500.000 signatures à la table des députés. Si l'Iniviative Législative Populaire (ILP) est jugée recevable, la proposition de loi est alors discutée au Congrès.
  • Soit lorsqu'un parti politique membre du Congrès fait sienne la pétition citoyenne, comme dans le cas d'Elena, et en fait une proposition de résolution."

 

Soutien indispensable, ce petit parti lui a proposé en décembre 2012 de rédiger une proposition de loi qu’il soumettrait au Congrès. Aidée d’amis juristes, Elena a transmis sa proposition, non seulement à UPyD, mais aussi à tous les autres partis du Congrès. Durant près de huit mois, elle a attendu qu’une date soit fixée, sans cesser d’"harceler" les politiques et de rappeler l'échéance de la rentrée scolaire:

Dépêchez-vous, les enfants commencent l’école!" 

Au mois d’août 2013, les médias se penchent à nouveau sur le combat d'Elena. La couverture médiatique prouve son efficacité: 85.000 personnes signent la pétition en un seul week-end, et plus de 10.000 supplémentaires quotidiennes les jours qui suivent. "Une folie", se rappelle Elena. Lorsqu’on lui demande ce qui l'a fait perséverer, alors qu’elle n’était pas concernée personnellement par le sujet, la réponse est une évidence pour elle: 

Justement, je suis plus libre de me battre car cela ne me touche pas personnellement… J’ai honte que des personnes doivent réclamer les livres de leurs propres enfants. J’aurais honte de devoir les obliger à raconter leurs drames familiaux pour obtenir ces livres."

"On l’a fait!"

Le mercredi 11 septembre 2013, jour de la livraison au Ministère de l’éducation des 270.000 signatures, un appel d’UPyD la rend "hystérique": sa proposition allait être soumise au vote des députés, au Congrès, le 24 septembre.

J’étais dans la rue quand ils m’ont appelée. J’ai commencé à crier et à sauter! Puis je me suis assise sur un banc et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. On l’a fait… on l’a fait!"

Invitée à suivre le débat au Congrès et à assister au vote, c'est en direct qu'elle apprend le succès de sa proposition. Stressée et peu confiante en la classe politique, elle met quelques secondes, confie-t-elle, avant de comprendre les mots de sa voisine, responsable de Change.org: "on a gagné". 177 votes pour (UPyD et PP), 126 contre.

Aujourd’hui, Elena ne veut pas crier victoire trop vite: il reste encore quelques étapes avant que sa loi soit complètement intégrée dans la LOMCE (Loi organique pour l’amélioration de la qualité éducative).

Si tout va bien, elle sera incluse dans la prochaine réforme en novembre",

explique-t-elle. "Je ne réalise toujours pas. Je crois que j'aurai véritablement le sentiment d'avoir gagné quand je verrai, à la rentrée prochaine, tous les enfants avec des livres."

Au-delà de l'amélioration concrète qu'il implique, ce combat est aussi un signal positif envoyé aux familles espagnoles, alors que le secteur de l'éducation est dûrement frappé par l'austérité. Une initiative citoyenne votée au Congrès, cela n’arrive pas tous les jours…du moins jusqu'à aujourd'hui. Car la réussite d'Elena fera peut-être des émules.




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