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Tadeusz Wielecki: « Beethoven est un produit de masse! »

vendredi, 4 octobre, 2013 - 10:33

Il orchestre depuis 15 ans l'un des plus prestigieux festival des musiques contemporaines en Europe et le trouve toujours aussi "addictif". Le compositeur Tadeusz Wielecki a presque l'âge de l'Automne de Varsovie qu'il dirige -la soixantaine ou presque. Portrait d'un partisan radical de la nouveauté.
Deuxième volet de notre série: Européens, acteurs de cultures.

 

Fini, l’automne à Varsovie? "Le festival est mort, vive le festival!”, semble répondre Tadeusz Wielecki qui, depuis quinze ans, dirige l’Automne de Varsovie, le plus prestigieux festival des musiques contemporaines en Europe centrale et de l’est. Si l’édition 2013 vient de prendre fin, ce tribun des nouvelles tendances dans la musique polonaise et mondiale se concentre déjà sur l’automne 2014.

Itinéraire d'un enthousiaste intransigeant

Sa première édition de l'Automne de Varsovie?

J’avais 15 ans (il est né en 1954, ndlr) Je me souviens de ces formidables concerts de nuit. C’était l’aventure, l’euphorie. Et une bonne excuse pour manquer l’école le lendemain",

dit-il. Diplômé de l’Académie de musique de Varsovie, il part au début des années 80 à l’Ecole de Darmstadt, creuset légendaire de la nouvelle musique. "Ce fut un choc, mon atelier de compositeur s’est enrichi par l’enseignement des sciences acoustiques et physiques, de l’analyse spectrale du son, de la psychologie de l’oeuvre."

 


Taduesz Wielecki en live session (à partir de 1.29mn)

 

Il continue dans les années 1986-87 ses études de composition en Allemagne chez des maîtres comme Isang Yun et Klaus Huber. Puis viennent les compositions et les concerts à la contrebasse en Europe, en Asie et aux Etats-Unis. Et les prix, parmi lequel, en 1999, la recommandation de la Tribune internationale des compositeurs de l’UNESCO à Paris pour son Concert à Rebours pour violon et orchestre. La même année, il est nommé directeur du Festival international de musique contemporaine l’Automne de Varsovie. Commence alors l’aventure, la vraie.

Sans ce festival, nous vivrions dans un autre monde, stérile et désertique",

constate-t-il stoïquement, en plein cœur du quartier de la vieille ville de Varsovie, où se trouve l’association des compositeurs polonais. 

Ce calme olympien surprend de la part de ce partisan radical de la nouveauté, de l’expérimentation et de l’expressivité dramatique. Possédé par la musique, considéré comme un des plus grands compositeurs polonais contemporains, contrebassiste de renommée mondiale, il trouve encore le temps de siéger dans différents jurys et de propager le quatrième art parmi les enfants.

C’est épuisant, je commence à manquer de temps. Je reste toujours un créateur, mais je ne suis plus le même compositeur que j’étais",

dit-il avec une note de regret, tout en s’enthousiasmant pour son festival chéri, "passionnant, voire addictif".

"Chantage émotionnel"

L’héritage est lourd à porter: créé en 1956, le festival, le seul événement dans son genre dans cette partie de l’Europe, a pour ambition d’offrir chaque année le meilleur de la musique contemporaine à un public averti et difficile. "Ce public tient des couteaux entre les dents, il faut donc être très crédible. Une mission difficile", affirme Tadeusz Wielecki. Mais à l’écouter, l’on croirait qu’il remercie le Ciel de pouvoir réaliser, avec le festival, son rôle d’apôtre de la musique contemporaine, bien plus puissant qu’il ne l’était dans le passé armé seulement de ses partitions et sa contrebasse.

Autrefois, les apôtres étaient douze. Aujourd’hui, nous sommes neuf, membres du comité artistique au sein de l’Association",

dit-il avec un sourire taquin. Mais, dans sa foi, il garde le sérieux.

Ma mission est de promouvoir les artistes qui créent une musique pure. Seule la musique contemporaine est authentique et peut fonctionner sans nous manipuler. Schubert, Beethoven? Des produits de masse, des marchandises qui se vendent bien, mais qui ne fonctionnent plus".

Finis aussi, selon lui, les temps de la musique dite engagée. "Même les plus grands, comme Krzysztof Penderecki, sont tombés dans le piège du monumentalisme, avec des compositions basées sur des motifs religieux, voire engagées politiquement. Certains ont raison de qualifier cette musique de chantage émotionnel ou de réalisme socialiste religieux. Pour moi, la musique doit être désintéressée". Provocation? "Le monde change, l’art évolue, il faut faire place à la nouveauté, sans oublier l’Histoire. La musique nouvelle, c’est la musique créée aujourd’hui", répond-il.

 


Affiche de l'édition 2013 du festival

 

Défendre la création contemporaine

Preuve à l’appui, plus des deux tiers des compositions à l’affiche de l’Automne 2013 ont été créés durant ces deux dernières années. Le festival évolue en conséquence. Si l’Automne de Varsovie commence toujours par un concert symphonique à la Philharmonie nationale (précédé de l’hymne national, une tradition que Tadeusz Wielecki approuve!), il a lieu également dans les halles postindustrielles reconverties en centre culturels et artistiques, telle l’ancienne distillerie de vodka Koneser.

 


Installation multimédia au festival 2013

 

"Les nouvelles technologies, les installations interactives sono et vidéo, multimédia, sont aujourd’hui incontournables. La musique doit être performative, le public doit avoir la possibilité d’y participer subjectivement". Est-ce encore un festival de musique?

Certes, on peut se demander où commencent et finissent les limites entre la musique, le langage et l’image. Mais je n’oublierai jamais cette phrase prononcée par un des personnages dans le film Fados de Carlos Saura: "si seulement je pouvais entendre un regard",

dit-il, rêveur.

Horizon 2014

Sa contrebasse? Il n’y a pas touché depuis mi-septembre… à la veille du festival. Son épouse? Elle l’a toujours soutenu dans son aventure, le poussant même à émigrer dans les années 80 de la grisaille communiste ("Elle m’a dit alors que si ne partais pas, je descendrai en pente glissante"). Bibliothécaire de formation horticultrice, elle écoute dans ses heures libres les chants de cygnes noirs, qui séduisent le compositeur. Ses enfants? Cinq fils, dont aucun n’a suivi l’exemple du père.

Ses loisirs? Les belles lettres. Ses projets? Un concert monographique fin octobre à Dresde, un séjour à Pékin pour composer avec la Forbidden City Chamber Orchestra, un groupe de virtuoses du folk chinois, étiquette de marque de l’art contemporain dans "l’empire du milieu". Si le temps le lui permet, une commande pour une oeuvre symphonique l’attend, tout comme quelques festivals. Reste le plus important: l’Automne de Varsovie 2014, qui se tiendra du 19 au 27 septembre.




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