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L’affaire Leonarda, un cas d’école en Europe

lundi, 21 octobre, 2013 - 15:10

L’affaire Leonarda n’en finit pas de faire de bruit. Arrêtée lors d’une sortie scolaire et renvoyée au Kosovo, l'adolescente de 15 ans est finalement autorisée à revenir en France... sans ses parents. Une situation peu originale en Europe. Entretien avec Pierre Henry, président de France terre d'asile.

N'est pas Salomon qui veut. Ce week-end, François Hollande a statué sur l'affaire Leonarda. La collégienne, renvoyée au Kosovo, pourra rentrer en France… mais sans sa famille.

La décision du Président de la République est intervenue peu de temps après les premières conclusions du rapport d'enquête sur l'arrestation de la jeune fille. On a d'ailleurs du mal à croire ce qu'on peut lire dans ce document.

"L’attention des forces de l’ordre n’a pas été éveillée par le fait que Leonarda se trouvait […] dans le cadre d’une sortie scolaire". Les policiers étaient apparemment trop "focalisés sur l’objectif de parvenir à regrouper la famille et de ramener la jeune fille auprès de sa mère". Ils auraient donc manqué "de discernement". L'inspection générale de l'administration aimerait donc qu'à l'avenir "les instructions déjà anciennes relatives aux espaces scolaires et aux interventions proches de cet espace" soit "précisées". On croit rêver.

La réaction de la jeune fille ne s'est pas fait attendre. Du haut de ses 15 ans, Leonarda n'hésite pas à recadrer le Président de la République au micro de BFMTV.

A cette occasion, le président de l'association France terre d'asile, Pierre Henry, revient sur les détails de cette affaire pour Myeurop. INTERVIEW.

Quelles-ont été les erreurs du gouvernement dans la gestion du cas Leonarda ?

Le gouvernement paie d’une certaine manière son manque de vision en matière d'immigration. Les parents vivaient en France depuis 4 ans et 10 mois, soit à deux mois d’entrer dans les critères de régularisation de la circulaire de 2012 (5 ans de présence en France, 3 ans de scolarisation)… Une régularisation était donc envisageable. Il aurait aussi fallu que le Président de la République s'adresse aux parents et non directement à Leonarda. Une adolescente de 15 ans n'a pas à prendre une telle décision.

Toute cette histoire met, d’autre part, en lumière la nécessité d'une réforme de l'asile en général: d’un côté avoir une procédure d’examen des demandes plus rapide et plus protectrice des personnes, et de l’autre, clarifier le parcours des ceux faisant l’objet d’une décision de rejet. Enfin, si la sanctuarisation de l'école constitue une avancée, on pourrait aller plus loin et étendre cela aux centres d'hébergements et aux hôpitaux.

Une situation comme celle-ci pourrait-elle se dérouler dans d'autres pays d'Europe ?

Les pays du Vieux Continent sont aujourd'hui marqués par la montée du populisme. Ces courants politiques instrumentalisent les questions d'immigration. Il existe des histoires analogues à celle de Leonarda dans d'autres pays. Il ne faut pas croire que la France est l'État le plus coercitif en matière d'immigration. Les Néerlandais sont plus expéditifs par exemple. Les Britanniques aussi. Certains migrants sont renvoyés dans leur pays d'origine, même s'il s'agit d'une région en guerre. En Allemagne, les personnes en situation irrégulière ne peuvent pas se déplacer sur tout le territoire.

En France, il y a eu des avancées sur le plan réglementaire ces dernières années. Les naturalisations sont relancées, le droit de timbre de 30 euros pour accéder à l'aide médicale d'État a été supprimé, la circulaire Guéant sur les étudiants abrogée… Après, je pense que le gouvernement devrait aller plus en profondeur, avec des mesures symboliques fortes comme la mise en place du titre de séjour pluriannuel pour les personnes en situation régulière.

Il faudrait également modifier la loi Besson sur l'immigration de 2011: depuis qu'elle est en place, la détention des étrangers est passée de 32 à 45 jours et le délai d'intervention pour faire appel à un juge des libertés est passé de 2 à 5 jours, réduisant ainsi les garanties juridictionnelles des personnes retenues.

Combien de personnes sont aujourd'hui expulsables en France ?

On estime à 30.000 le nombre de personnes qui, chaque année, se retrouvent dans une situation similaire à celle de Leonarda en France.

Et en Europe ?

On peut estimer entre 200.000 et 250.000 le nombre de personnes menacées d'expulsion tous les ans. Sur les 330.000 demandeurs d'asile qui entrent en Europe, seuls 25% d'entres eux parviennent à obtenir une protection internationale ou bien à régulariser leur situation. Le chiffre a l'air énorme, mais à l'échelle mondiale, l'Europe ne prend qu'une faible part des populations persécutées.

Le Parlement européen s'est prononcé en juin en faveur d'un "régime commun d'asile" qui doit entrer en application en 2015. Qu'est-ce que cela va changer concrètement?

Tout dépendra de la volonté des pays à être solidaires les uns des autres. Aujourd'hui, il n'y a aucune harmonisation sur l'asile en Europe. La directive adoptée par l'Union européenne a mis 4 ans à voir le jour. Le problème de ce nouveau régime, c'est qu'il n'y a aucune mesure coercitive pour les États. Finalement, tout est laissé à la libre appréciation des différents États.

Des pays comme la Grèce ou l'Espagne, qui sont les principales portes d'entrée vers l'Europe, pourront-ils garantir les ressources minimales d'accueil pour les étrangers? Depuis Schengen puis l’adoption du règlement Dublin en 2003, ces nations doivent assumer le contrôle des frontières européennes et l'accueil de la majorité des migrants et des demandeurs d’asile. Sans véritable solidarité intra communautaire, cette tentative d'harmonisation ne sera qu'un leurre.

Regardez ce qui s'est déroulé à Lampedusa! 24 pays de l'Union ont refusé le partage de la charge, laissant l'Italie gérer seule cette crise. Ça fait 10 ans qu'on sécurise les frontières et ça ne fonctionne pas. Pensons également à la sécurité des personnes. Réfléchissons à des systèmes de sauvetage en mer. À des lieux où l'on pourrait amener un migrant pour qu'il bénéficie du droit d'asile. Oublier la solidarité entre les États, c'est oublier ce pourquoi on a pensé le projet européen.




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