Connexion

Syndicate content

Sous le Bosphore, la Turquie voit le bout du tunnel

mardi, 29 octobre, 2013 - 11:45

Le tunnel Marmaray, en construction depuis neuf ans, est inauguré aujourd’hui à Istanbul. Une ouverture très attendue qui concrétise un rêve vieux de plus d’un siècle: relier l’Europe à l’Asie en 4 minutes. La mise en circulation de ce métro sous-marin crée toutefois la polémique: n'intervient-elle pas trop tôt ? Premier volet de notre série sur les grands projets transfrontaliers en Europe.

L’idée d’un métro sous le Bosphore n’est pas née d’hier. Un ingénieur français, Simon Préault, avait déjà soumis l’idée vers 1860. Il aura donc fallu attendre 150 ans et dix ans de travaux pour que le rêve se réalise.

"Marmaray est le plus grand projet du siècle", déclarait récemment le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan: il compte bien surfer politiquement sur ce tunnel qui fait partie des projets pharaoniques lancés en 2004 par l’AKP, le parti au pouvoir. Coût total du chantier, dont le nom fait référence à la Mer de Marmara? Trois milliards de dollars. La Turquie a été aidée par de nombreuses sociétés étrangères pour le financement et les travaux ont été dirigés par une société japonaise.

Le projet comprend au total 76,3 km de rails, dont un tunnel de 13,6 km (1,4 km sous le Bosphore) composé d’un double tube censé résister à des séismes d’une magnitude 9 sur l’échelle de Richter. Le quartier de Gebze, situé au nord-ouest du plateau anatolien, devrait être relié à Halkalı, situé à l’ouest d’Istanbul en 1h20. Un vrai bond: il fallait jusqu’à présent plus de trois heures de transports.

        

Côté symbole, le projet tient en un chiffre: plus que quatre minutes pour traverser d’Europe en Asie. "Le tunnel a une capacité de 150.000 passagers par heure", précisait hier le maire d'Istanbul, Kadir Topbas, à raison d’un train toutes les deux minutes aux heures de pointe dans chaque sens. Dans une ville de 15 millions d’habitants où tous affrontent quotidiennement les problèmes de circulation et de transport, le tunnel de Marmaray est donc unanimement soutenu et attendu.

Une inauguration qui arrive trop tôt ?

Mais tout n'aura pas été ou ne sera si simple. Seule une petite partie du projet (la partie sous-marine) devrait être inaugurée aujourd’hui: celle reliant Üsküdar, sur la rive asiatique, à la rive européenne. Malgré près de dix ans de travaux, la majeure partie du projet est encore en construction. La Chambre des Ingénieurs et Architectes Turcs (TMMOB) a d’ailleurs manifesté dimanche contre l’ouverture du tunnel qu’ils estiment intervenir trop tôt.

C’est indéniable, il s’agit de l’un des meilleurs projets réalisés depuis la naissance de la République de Turquie, toutefois nous lançons un message d’alerte au gouvernement car certains problèmes techniques subsistent au niveau des constructions. Nous pensons qu’il serait préférable de ne pas ouvrir l’accès au public tout de suite et de s’assurer du bon fonctionnement des trains",

explique ainsi Süleyman Solmaz, ingénieur mécanicien et membre du comité d’organisation de TMMOB depuis 11 ans.

Les membres de TMMOB affirment que si le projet n’est pas ouvert d'une traite dans son intégralité, les risques d’accidents sont accrus. "Le système de Marmaray est complètement automatisé: du contrôle des trains au système de sécurité", poursuit l’ingénieur, "ce système ne peut fonctionner que s’il est activé dans son intégralité. Comment peut-il marcher si seule une partie du projet est achevée et le reste toujours en construction ?"

Selon lui, la partie qui devrait être ouverte aujourd’hui ne dispose pas non plus des trains de secours obligatoires en cas de problème. Enfin, si des tests ont bien été réalisés, ils l’auraient été avec des trains fonctionnant au diesel tandis que l’ouverture sera avec des trains électriques… "Ce qui signifie que le système des trains électriques n’a pas été testé. S’il y a le moindre problème, on ne sait pas ce qui peut se passer", s’inquiète Süleyman Solmaz.

Nous ne souhaitons pas que cet immense projet fasse parler de lui en Turquie et dans le monde du fait ses problèmes techniques, voire de ses morts. Nous avons lancé le même message il y a quelques années à propos du projet des trains à grande vitesse à Pamukova. Personnes n’a écouté nos avertissements et 49 personnes sont décédées. Nous ne voulons pas revivre un tel drame".

"De la vaisselle et de la poterie" retardent les travaux

La construction du tunnel sous le Bosphore n'aura décidément pas été un long fleuve tranquille. Initialement, le projet devait être achevé en quatre ans. Mais dès les premiers coups de pelleteuses dans le quartier de Yenikapı, sur la rive européenne, d’étonnantes découvertes archéologiques ont été faites de vestiges extrêmement bien conservés du port byzantin de Théodose ainsi que d'épaves de 35 navires datant du Ve au XIIIe siècle. Un peu plus tôt, en 2007, c’est tout un village et une nécropole néolithique qui ont été mis à jour.

Un retour dans l’Histoire d’Istanbul de 6.500 ans avant Jésus-Christ selon Mehmet Ali Polat, l’un des archéologues en charge des fouilles. Les recherches ont duré huit ans et terriblement retardé l’avancée des travaux. Ce qui n’était pas pour plaire au gouvernement.

La découverte des vestiges a fait couler beaucoup d’encre, de même que la fameuse réaction du Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan:

Nous avons dû attendre quatre ans pour de la vaisselle et de la poterie".

Les sites archéologiques ont été fermés en juin et les fouilles n’ont donc pu être achevées.

L’inauguration aujourd’hui coïncide avec les 90 ans de la République de Turquie. Si le tunnel Marmaray représente un pas de géant dans l’Histoire des transports en Turquie, s’en est assurément un autre pour le gouvernement: la course aux élections municipales de 2014 est lancée.




Pays