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En Hongrie, le théâtre dénonce la corruption endémique

mardi, 5 novembre, 2013 - 15:11

À Budapest, une pièce de théâtre dénonce la corruption en Hongrie. Son succès ne va pas arranger les rapports déjà tendus entre le régime de Viktor Orbán et la troupe Kretakör, la compagnie théâtrale indépendante d’Árpád Schilling.

Il fait nuit noire dans les faubourgs de Budapest. Seuls les phares de vélos trouent l’obscurité automnale. Dans un fond de cour, Kretakör se donne en spectacle avec "Korrupció" ("corruption").

La pièce évoque les plus gros scandales de corruption depuis la chute du régime communiste hongrois. Blanchiment d’argent, privatisations juteuses, off shore et nébuleuses financières… ce soir, on lave son linge sale en famille, à coup de rap et de hits d'un orchestre, sous les rires de l’assemblée, venue vivre deux heures durant le quotidien d’une famille mafieuse. Dans la pièce, celle-ci parvient à siphonner l’argent public avec le concours intéressé d'hommes politiques. Un grand classique en Hongrie.


La bande annonce de la pièce "Korrupció"

L’ambiance est résolument bon enfant : à croire que les vertus cathartiques du théâtre font merveille en ces temps d’oligarchie.

Dramatique et ludique

La salle est comble. Il faut dire que Kretakör ne joue plus qu’occasionnellement en public. Cette compagnie théâtrale indépendante à grand succès, fondée en 1995 à l’initiative d’Árpád Schilling, a tourné dans toute l’Europe, y compris à plusieurs reprises en France. Árpád et ses compagnons de planche sont même devenus des invités récurrents du MC 93 Bobigny, où ils ont mis notamment en scène La Mouette, de Tchékov, en 2003.

Depuis 2008, les acteurs "du cercle de craie" (en référence à la pièce de Bertolt Brecht, Le cercle de craie caucasien) ne forment plus une troupe permanente, mais une fondation produisant "du contenu dramatique et ludique".

Exit le répertoire figé : Kretakör privilégie les "activités" basées sur l’expérimentation, alimentées par les sciences sociales. Avec pour terrain d’intervention privilégié les écoles et la place publique. Si Árpád Schilling continue par ailleurs d’accepter de nombreuses invitations à l’étranger (comme actuellement à Munich ou à Bâle), Kretakör demeure un collectif, avec huit membres permanents, et dont le QG se situe dans le 9e arrondissement, à deux pas du marché central de Budapest.

C’est dans ce vaste espace de 500 m2 que la fondation a ses bureaux, mais aussi son théâtre, avec plusieurs salles dédiées. Et le lendemain de la représentation, c’est dans la cuisine, foyer lumineux, qu’on se rassemble.

Histoires vraies

Cheveux blonds teintés et barbe de trois jours, Márton Gulyás, 27 ans, est à la fois directeur financier du collectif et metteur en scène. C’est à lui que revient la paternité de "Corruption". Les piles de livres éparpillées sur son bureau pourraient presque faire croire que notre homme est journaliste… A vrai dire il y a un peu de ça :

Tous les scandales évoqués dans la pièce ont véritablement eu lieu, pas forcément dans les mêmes termes que nous les avons mis en scène. Nous avons travaillé avec plusieurs journalistes d’investigation, dont le réseau Atlaszó ou Elet és irodalom. Ces derniers ont expliqué les scandales liés aux biens immobiliers du Fidesz (le parti du premier ministre Viktor Orbán, ndlr) au début des années 1990, et pour moi c’est important, car ce sont des événements que ma génération ne connaît pas forcément".

Et d'ajouter :

Avec cette pièce, j’ai voulu revenir sur ce phénomène historique de la corruption en Hongrie. Un phénomène systémique depuis le passage à l’économie de marché, qui transcende les gouvernements. Il se trouve que je monte cette pièce maintenant mais elle aurait été tout aussi actuelle il y a quatre ans".

Politiciens au service d'oligarques

Scandale des concessions de tabac, des terres agricoles et des chantiers de construction…

Aujourd’hui, dans les médias, on entend beaucoup parler de deux ou trois figures emblématiques et de la responsabilité du gouvernement au pouvoir, mais presque tous les politiciens servent les oligarques. La Hongrie est entre les mains de 80 à 100 institutions et ça personne n’en parle".

Si personne n’est explicitement identifiable sur scène, Kretakör assume son engagement. Árpád comme Márton sont d’ailleurs devenus des figures récurrentes des manifestations dans les rues de Budapest, en solo, associés à MillaHumán Platform ou encore à dernière la Gay pride, plaidant pour de meilleures réformes sociales, éducatives et culturelles.

Quitte à froisser l’Etat hongrois et tirer définitivement un trait sur les aides publiques.

Le gouvernement nous bannit d’une manière très subtile : nous avons toutes les autorisations du monde mais ils nous saignent à blanc, nous refusant les subventions nécessaires. Même en faisant salle comble nous sommes à peine à l’équilibre… Jusque dans les années 2008-2009, nous recevions un apport relativement important du gouvernement et soudainement, l’année suivante nous avons dû nous contenter du 10e des financements jusque-là reçus. Si rien ne change, nous allons devoir revoir entièrement notre mode fonctionnement. On a besoin des subventions de l’Etat dans la mesure où l’on intervient dans les écoles : on ne va pas demander aux élèves de payer nos interventions !"

L'école de la démocratie

Et pourtant "théâtres forum" et autres "interventions ludiques en communauté" ont fait la spécialité de Kretakör ces dernières années.

D’ici quelques jours, dans le cadre de la prochaine pièce d’Árpád, nous allons lancer un camp auquel cinquante jeunes Hongrois vont participer. On y parlera démocratie et comment l’appliquer à l’école, quel est le rôle des élèves et des profs. Au mois de mai, on aura une cession spéciale "école libre" et certains élèves se retrouveront in fine dans la pièce d’Árpád. Je pense sincèrement que ça peut être un modèle à suivre : les jeunes travaillent conjointement avec des professionnels de la scène, ils sont eux-mêmes, on ne leur donne pas de rôle bas de gamme. Personnellement, j’aurais adoré pouvoir vivre ça quelques années plus tôt !".

Un enthousiasme qui soulève des montagnes pour -à l’image de Bartók et Kodály dans la musique-, "aller chercher en périphérie, le renouvellement de la société, l’élaboration d’une pensée progressiste".




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