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En Suède, les films passent un test de parité

jeudi, 7 novembre, 2013 - 09:26

Le sexisme au cinéma ne date pas d'hier. Sa dénonciation non plus. Mais désormais, en Suède, il est exposé aux yeux de tous: les films reçoivent une note en fonction de la place qu'ils accordent aux personnages féminins. 

Interdits aux moins de 12 ans, de 18 ans ou encore classés X : en France et ailleurs en Europe, les films sont distingués selon l'âge du public autorisé. La présence de scènes angoissantes, violentes, érotiques ou pornographiques motive le classement.

Mais en Suède, depuis le mois dernier, un indice d'une tout autre nature renseigne le spectateur sur la fiction de son choix. Son objectif: mettre en évidence le degré de représentation féminine, et participer ainsi à la promotion de l'égalité des sexes. Pour obtenir un "A", le film doit réussir le "test Bechdel". Ce dernier n'est ni une étude de la qualité cinématographiques d'une œuvre, ni une appréciation morale. Il se résume à trois petites questions :

  • Est-ce que dans ce film deux femmes ont des "vrais" rôles ?
  • Est-ce que deux femmes ont au moins une conversation entre elles ?
  • Est-ce qu'elles parlent d'autre chose que d'un ou des hommes ?

Pour valider le test, le long-métrage doit réunir -au moins une fois- ces trois conditions. Rien de plus simple a priori. Mais pas si fréquent, quand on y regarde de plus près. De nombreux films, parmi lesquels des blockbusters à succès, échouent au test. The Independent dresse la liste des recalés: la trilogie de The Lord of the Rings, Star Wars, The Social Network, Pulp Fiction ou encore l'un des derniers épisodes de Harry Potter.

84% des films recalés au test

Si le "test Bechdel" n'est pas nouveau, son application concrète, comme outil de classement cinématographique, est inédite. Sa création remonte aux années 80. On la doit à l’auteure éponyme de bandes dessinées Alison Bechdel. Trente ans plus tard, force est de constater qu'il n'a rien perdu de son actualité. 

Le New York Mag s'est récemment attelé à un exercice de calcul sur le nombre de femmes dans les films diffusés l'été aux Etats-Unis de 1989 à aujourd'hui. Conclusion: si 2013 a été un très mauvais cru pour la présence des femmes au cinéma, les autres années ne sont pas plus exemplaires! Une étude récente d'une université californienne, l'USC Annenberg Centre, chiffre cette sous-représentation des femmes : moins d'un tiers (seulement 28,4%) des personnages qui parlent (dans les films sortis en 2012) sont des femmes. 

Nul besoin de franchir l'Atlantique pour constater cette inégalité de traitement: en 2011, Osez le féminisme a passé au crible les vingt-cinq films ayant fait le plus d’entrées au cinéma en France… 84% d'entre eux échouent au test Bechdel!

Pour 40% des films soumis au test, les deux femmes nommées ne font qu’échanger quelques mots (parfois simplement 'bonjour, ça va ?', ou un bref échange entre une mère et sa fille, ou entre une femme et une schtroumpfette…)!" 

précise le collectif. Et si l’on considère uniquement les films dans lesquels les deux femmes ont une vraie conversation (de plus de 3 phrases), alors 16% des films seulement réussissent le test. 

Super-héroïnes pour modèles

La mise en place de cette "note" bechdel est donc, pour le cinéma suédois, une manière de favoriser une prise de conscience large de la réalité du sexisme. Les représentations données au cinéma influencent les schémas mentaux d'une société : "une super-héroïne ou une personne de sexe féminin qui fait face à des défis passionnants et les surmonte" permet d'ouvrir l'horizon des possibles féminins, argumente Ellen Tejle. Cette directrice du centre culturel Bio Rio, dédié au cinéma, défend l'initiative:

L'objectif est de voir sur les écrans davantage d'histoires de femmes et de perspectives féminines."

Bio Rio est l'une des quatre structures suédoises à avoir appliqué ce nouvel indice dès le mois dernier. "Pour certaines personnes, cela a permis une prise de conscience", confie-t-elle à l'Associated Press

Ces pionnières ont su convaincre les pouvoirs publics, via l'Institut suédois du Film. Cet équivalent du CNC français soutient le test Bechdel, dont l'application se développe au-delà des salles de cinéma: la chaîne cablée Viasat Film, séduite, a déjà programmé pour le 17 novembre son premier film noté "A".

Pour autant, le test ne fait pas l'unanimité: le critique de cinéma Hynek Pallas juge dérangeant que l'Etat, par son soutien à la mise en place de cet indice, "envoie des consignes au sujet de ce que l'on devrait ou ne devrait pas inclure dans un film".

Par ailleurs, les trois fameuses questions ont bien sûr leur limite: un film non sexiste ne réussira pas le test s'il a pour cadre un environnement masculin ; inversement, des films sexistes pourront le réussir. Mais l'initiative représente un premier pas. C'est un outil parmi d'autres, sans doute provisoire, davantage qu'une solution unique à des stéréotypes profondément ancrés.

Si l’on ne peut pas exiger de chaque film une représentation équitable et réfléchie des femmes et des hommes, on peut cependant appeler à la création de personnages de femmes et de filles plus construits et plus présents à l’écran et qui interagissent entre eux," 

conclut Osez le féminisme.

La démarche de notation peut sembler anecdotique, mais elle démontre une fois de plus le volontarisme égalitaire suédois. Le dernier classement du Forum Economique mondial sur les inégalités entre les sexes classe d'ailleurs le pays scandinave en tête de peloton (4ème sur 136 pays étudiés). Loin devant la France, qui arrive péniblement à la 67ème place.




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