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Iannis Boutaris, un ovni politique maire de Thessalonique

mardi, 12 novembre, 2013 - 15:59

Le maire de Thessalonique, jeune homme anticonformiste de 70 ans, a fait le ménage dans une ville où la corruption était générale. Il assume son passé d'alcoolique et défie l'église orthodoxe. Avec succès. L'économie locale et le tourisme redémarrent. Iannis Boutaris mobilise maintenant les maires d'autres grandes villes pour mettre en œuvre une 'troisième voie" pour la Grèce. Rencontre.
1er volet de notre série sur les maires qui font bouger les lignes en Europe.

Ce septuagénaire anticonformiste, avec ses tatouages sur les bras, ses bretelles multicolores, son  diamant à l’oreille et son sac à dos à l’épaule, est un ovni politique en Grèce. Elu en 2010, c’est le premier maire d’une grande métropole issu de la société civile. "Venez conquérir la ville avec moi",  a-t-il lancé. Au début personne ne pouvait imaginer qu'un candidat n’appartenant à aucun parti et à aucun sérail puisse conquérir la deuxième ville du pays.

"J’ai sillonné toutes les rues, j’ai utilisé tous les réseaux sociaux comme facebook et twitter, je me suis appuyé sur des rassemblements spontanés de citoyens". Même l’Eglise orthodoxe a paradoxalement joué en sa faveur.

"Moi vivant, vous n'entrerez jamais à la mairie de Salonique", lui avait prédit le très conservateur métropolite de la ville, Mgr Anthimos, en colère contre lui, car il s’était rendu en 2007 en Bulgarie pour faire incinérer sa femme. Or, l'Eglise orthodoxe grecque s'oppose à la crémation. Les Saloniciens l’ont élu et Iannis Boutaris, devenu maire, n'a pas prêté serment sur la Bible.

Coming out d'alcoolique repenti

Toutes les prises de position de cet ancien homme d’affaires (premier viticulteur  et producteur de vins de Grèce) sont subversives pour la société grecque.

Il prône la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il affirme haut et fort son rejet du nationalisme exacerbé et du fascisme, il est  ouvert aux idées nouvelles (Pacs et mariage homo et homoparentalité, euthanasie, …). Parlant sans langue de bois, il n’a pas hésité pas à faire son coming out d’alcoolique repenti. Mais c’est  le devenir de sa ville qui lui tient le plus à cœur : "C'est l'identité de Thessalonique d’être une ville mélangée. Pendant des années, on a refusé de le reconnaître. Or, quand on ne connaît pas son passé, on ne peut pas construire son futur".

Il fait référence à cette métropole des Balkans qu’était la ville au 19° siècle et au début du 20° siècle. En 1912, année de la fin de l’occupation ottomane, y vivaient 60 000 Juifs (92% d’entre eux furent exterminés par les Nazis), 30 000 Turcs, de nombreux Serbes, Bulgares, Albanais et seulement 20 000 Grecs. Salonica (la Jérusalem des Balkans pour les Juifs), Sélénik  (ville de naissance d’Atatürk et de Nazim Hikmet) pour les Turcs, Soloun pour les Slaves, Thessaloniki pour les Grecs, était une ville multiculturelle que l’hellénisation du jeune Etat grec a uniformisée.

Populisme et corruption

Fort de ses convictions, alliées à son esprit entrepreneurial, Iannis Boutaris a ouvert sa ville aux descendants des anciennes communautés. Ouverture illustrée par le slogan touristique choisi "Plusieurs histoires, un seul cœur", un pictogramme en forme de cœur, fait de multiples dessins de différentes formes et différentes couleurs. Résultat, Thessalonique a considérablement augmenté ses recettes touristiques avec les  bateaux de croisière et les charters remplis de visiteurs turcs, israéliens ou serbes. Mais aussi russes et chinois.

Au-delà de son apparence excentrique, ce maire est une vraie bête politique. Il travaille sans arrêt, avec juste une coupure pour une petite sieste l’après-midi sur le canapé de son bureau. Et à nouveau tard le soir. Et quand il se ballade à pied ou à vélo dans sa ville, sans gardes du corps, il discute avec tout un chacun le plus naturellement du monde. Les premiers temps de son mandat ont pourtant  été très durs :

Thessalonique était gangrenée par la corruption, le populisme et l’indifférence des citoyens. Ce système a macéré durant des décennies (Ndlr : l’ancien maire a été condamné à la perpétuité pour de multiples détournements). Une municipalité est une sorte de Rubik’s Cube: il faut tout changer, mais en même temps, tout accorder. J’ai commencé par faire un état des lieux et j’ai essayé de remettre en route la dynamique économique de la ville, où tout le tissu industriel s’était désintégré, avec le départ de nombreuses entreprises vers les pays balkaniques voisins du fait d’une main d’œuvre moins chère."

Il n’arrête de pas non plus de voyager pour aller voir comment ils font ailleurs. A Hambourg pour le savoir-faire portuaire, à Dublin pour la gestion des déchets, à  Rome pour le ‘vivre -ensemble’. Il est adepte d’une bonne gestion humaine, couplée avec une économie de ressources. Mais pas à n’importe quel prix :

La production low-cost (bas salaires, qualité moindre), est à mon avis aussi inopérante que le modèle de la consommation à outrance et à crédit de ces dernières années. Je suis fan du ‘Small is beautiful'. Les Grecs doivent se recentrer sur les petites choses qu’ils savent bien faire, et les développer dans l’excellence. Que ce soit les vignes, les fruits, les olives, l’huile, les énergies alternatives  et la réception touristique. Malheureusement, on ne se vend pas bien, ni nous-mêmes, ni nos produits".

200 milliards d'aides européennes dépensés en vain

Son regard de réformateur atypique sur la crise grecque est tout aussi iconoclaste quand il nous explique que :

Au-delà des difficultés économiques qui touchent toute l’Europe, la Grèce traverse une profonde crise de société. Ce pays n’a pas eu la trajectoire des autres pays européens. C’est d’abord, la dictature qui a plombé la modernisation citoyenne, puis  il y a eu la dérive populiste du système bipartite qui a gouverné le pays durant 30 ans. Des générations se sont laissé prendre au piège de la facilité, fait de corruption et de combines. Avec une alliance implicite de tous ceux qui ont saboté les réformes: les politiciens clientélistes, les syndicats ringards, les riches qui ont mis leurs millions à l’étranger, l’Eglise restée arc-boutée sur ses privilèges, les employés municipaux qui n’imaginent pas leur vie en dehors de leurs bureaux à air conditionné…  Les 200 milliards d’euros reçus depuis notre entrée dans l’UE, dépensés en vain, sans aucune avancée, sans aucun changement. Résultat, tout est en friche: la justice, l’éducation, l’aménagement du territoire, la santé, le maintien de l’ordre. Si rien de tout cela ne change, on pourra donner autant d’argent que l’on veut à la Grèce, ce sera toujours un puits sans fond. Et cela  ne fera qu’ouvrir la voie aux extrêmes".

Un discours de vérité loin, très loin de celui du premier ministre grec, Antónis Samarás. Et Iannis Boutaris, bien qu'il s'en défende, pourrait bien avoir des ambitions nationales. Ainsi, à son initiative, les maires des cinq plus grandes villes de Grèce (Athènes, Thessalonique, Patras, Volos, Ioannina) se sont réunis la semaine dernière pour lancer une initiative pour "une troisième voie". Une alternative à "l'attitude hostile et méprisante du gouvernement" envers les autorités locales et le positionnement "populiste  et l'immobilité anti-réformes" de l’opposition parlementaire. Ils ont discuté du champ de mines qu’est aujourd’hui la situation sociale et politique et du rôle des collectivités locales, concernant la lutte contre le chômage, l’aide à l’entreprenariat, le rôle de la société civile et des nouvelles technologies.

L'Etat-providence s'est effondré et exige de nouvelles réponses, nous devons passer de la charité à la solidarité sociale"

ont affirmé ensemble les 5 "Caballeros",  surnommés ainsi du fait de leur esprit d’indépendance dans le monde politique grec sclérosé.




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