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L’Académie espagnole accepte d’en finir avec son dico macho

lundi, 25 novembre, 2013 - 15:51

"Mère : femme mariée ou veuve, maîtresse de sa maison"... Dans le Dictionnaire de l’Académie royale espagnole, mieux vaut ne pas être une femme. Mais, bonne nouvelle: l’Académie va (enfin) s’attaquer au sexisme linguistique et réactualiser ses définitions.

Le droit des femmes passe aussi par… les dictionnaires. Au coeur de ces derniers trouvent en effet discrètement refuge, ça et là, les restes d’un sexisme lexical longtemps admis comme étant la règle.

En Espagne, bonne nouvelle, le dernier coup de balai va être donné ! Car au petit jeu des définitions douteuses, tous les ouvrages ne se valent pas, et le dictionnaire de l’Académie royale espagnole (DRAE) s’illustrait. Encore quelques mois de patience: la sortie de l’édition expurgée des ultimes occurrences machistes est prévue par l’Académie pour octobre 2014.

Le dictionnaire le plus complet de la langue castillane recèle quelques petites douceurs à l’endroit des femmes. Ainsi, l’adjectif "féminin" est-il toujours synonyme de "faible" ("débil", en espagnol). Si la prochaine version papier du dictionnaire doit faire disparaître cet étonnant qualificatif, l’Académie n’a pour le moment pas encore jugé utile de modifier la définition sur son site Internet. Et l’adjectif "masculin" ? "Viril et énergique".

Le père, chef de famille, la mère, maîtresse de maison

Côté noms communs, le naturalisme académicien fait de l’homme "un individu doté de qualités considérées comme viriles par excellence telles le courage et la fermeté" ; restent à la femme des "qualités féminines par excellence", cette fois (c’est peut-être mieux) non précisées.

Le père est "le chef d’une descendance, d’une famille ou d’un village ; père de famille: chef de famille, qu’il ait ou non des enfants". La mère espagnole devra elle patienter jusqu'à fin 2014 pour ne plus être simplement "une femme mariée ou veuve, maîtresse de sa maison"

Certains cas prêtent à sourire. On apprend par exemple que le mot "orphelin" ("huérfano") désigne "une personne mineure dont le père, la mère, ou les deux, sont morts", mais, complète le dictionnaire, "spécialement le père". Chassez le machisme il revient au galop. Comique également, la définition de l’Éden: "paradis terrestre, demeure du premier homme avant sa désobéissance". Êve appréciera.

Au lit non plus, le mâle ne se gêne pas et impose ses mots. Le verbe "jouir" ("gozar") se définit par exemple par "connaître une femme charnellement". "Connaître": le terme est d’ailleurs emprunté à la Bible.

Côté fonctions, "un canciller" signifie "un chancelier, un ministre des affaires étrangères", mais "una cancillera" veut toujours dire "un fossé de drainage au bord de terres arables"… La presse espagnole emploie pourtant bien le mot "cancillera" lorsqu’elle parle d’Angela Merkel.

"L'androcentrisme" de l'Académie

"Il s’agit de rendre le dictionnaire meilleur, pas moins machiste", se défend Pedro Álvarez de Miranda, membre de l’Académie, dans les colonnes du quotidien El Pais:

Le but est que l’ouvrage dise la vérité. On ne le change pas en fonction des protestations ou des requêtes particulières mais bien parce que ce qui est écrit n’est pas vrai. Si la société est machiste, le dictionnaire le reflète. Quand change la société, le dictionnaire aussi".

Pas tout à fait l’avis de Eulalia Lledo, professeure de langue et littérature, et fervente investigatrice sur le sexisme linguistique, qui lui répond dans le même journal. A ses yeux, l’institution est réfractaire au changement et aux usages égalitaires issus de la rue et du langage courant.

Le dictionnaire de l’Académie royale espagnole est à des années lumières de la société. Il fait montre d’une inertie qui semble bien leur plaire. Une des missions du dictionnaire est de refléter la réalité. Si vous lisez les définitions de mère, père ou orphelin, vous verrez qu’elles ne la reflète pas. L’androcentrisme et le sexisme la contredisent".

Pour moins contredire la réalité, l’Académie royale espagnole devrait peut-être commencer par se regarder dans un miroir. Parmi ses 42 membres : des Luis à la pelle, des Francisco à gogo, une demi-douzaine de José, mais… seulement 6 femmes.




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