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Irini, la vestale du « Petit Parlement » d’Athènes

mardi, 26 novembre, 2013 - 09:20

Irini a travaillé 40 ans au Brazilian coffee, le tout premier café occidental d'Athènes. Là, derrière le comptoir, elle est alors le témoin discret d'une époque, dans ce lieu où se pressaient ministres et députés, journalistes, artistes et écrivains. Pour Myeurop, elle revient sur les lieux. Portrait souvenir.

Grand jour pour Irini: aujourd’hui elle retourne au Brazilian coffee pour la première fois depuis qu’elle a pris sa retraite. C’est aussi la première fois qu’elle prend le métro d’Athènes, construit en 2004 pour les JO. Quarante ans durant, elle a fait le chemin à pied, de chez elle au centre-ville.

Je suis entrée jeune demoiselle et j’en suis sortie vieille dame",

dit elle en souriant. Quarante ans derrière le comptoir à servir le tout Athènes, de 7 heures du matin à 11 heures du soir, samedi et dimanche compris, sa blouse marron sur le dos. Tout juste une pause dans l’après-midi, quand les premières lois sociales firent leur apparition en Grèce.

Café du Brésil

Le Brazilian coffee a été le premier café occidental à ouvrir à Athènes. Un coin Mitteleuropa dans une ville encore très orientale. C’est là que l’on a servi le premier expresso. Jamais de café grec (l’équivalent grec du café turc ou libanais), ni de café lyophilisé.

Le fondateur, monsieur Saravanos, comme l’appelaient avec beaucoup de respect tous les employés, venait de loin. Petit gars de Karystos, sur l’île d’Eubée, il fut envoyé à 14 ans chez un oncle d’Amérique par sa mère, qui ne pouvait plus le nourrir dans la misère ambiante. Sauf que cette Amérique, c’était le Brésil.

Dans la sous-pente au-dessus de l’atelier de torréfaction où il travaillait toute la journée, le jeune garçon s’abimait les yeux, avant de s’endormir, dévorant toutes les informations qui lui tombaient dans les mains, pour peu qu’elle ait trait au café.

Il ne cessait de les questionner tous: l’ouvrier colombien, le cafetier italien, le producteur carioca, acquérant une connaissance et un savoir-faire imparables en matière de café. Et lorsqu’il s’est senti prêt, avec quelques économies, il est revenu au pays. Mais dans la capitale.

Quand le Tout-Athènes se pressait au Brazilian coffee

Fondé en 1933, le Brazilian coffee devient vite le point de ralliement de tout le gotha athénien, tout ce qu’Athènes compte de politiques, de journalistes, d’acteurs, de peintres, …

Que du beau monde qui prend debout au comptoir, son expresso ou son cappuccino, qui ruissèlent de la superbe machine à café Cimbali, importée d’Italie. Tout le contraire des cafés traditionnels grecs, où l’on lézarde des heures durant, attablés et au soleil.

Il faut dire que le lieu était magnifiquement situé, rue Boukourestiou. À deux pas de l’Assemblée nationale et des ministères, juste derrière la place Syndagma (place de la constitution) qui abrite tous les grands palaces où descendaient les riches étrangers, au milieu du carré des théâtres  et des joailleries de luxe et non loin des grands cinémas et du siège des grands quotidiens.

"Allons maintenant nous engueuler à l'Assemblée"

Le ballet des limousines est alors incessant tout au long de la journée. D’abord, au petit matin, les employés des ministères et de l’Assemblée, puis les députés et les ministres eux-mêmes. Ils prennent leur café en s’échangeant les dernières nouvelles avec force accolades et rires, tous bords confondus. Irini se souvient de leur phrase rituelle avant de s’en aller:

Allons maintenant à l’Assemblée pour que les gens nous voient nous engueuler".

Vers 9-10 heures, arrivaient les journalistes et les rédacteurs en chef, puis les lève-tard, les artistes qui se couchaient à la fermeture des théâtres. C’est là aussi qu’on servit les premières douceurs  européennes (par opposition aux sirupeux gâteaux orientaux), les croissants et les brioches, les donuts américains et la célèbre torta Brazilan, le pendant grec de la sachertorte de Vienne.

Un député lui propose un emploi fictif 

Irini a en vu passer en un demi-siècle des personnages célèbres: du poète Odysséas Elytis à l’écrivain Georges Séféris -tous deux Nobel de littérature-, au dessinateur Alekos Fassianios, en passant par le compositeur des enfants du Pirée, Manos Hadjitakis et tant d’autres ….

Elle était un peu leur confidente, un peu leur ange gardien. Ils lui avouaient leurs petites faiblesses: "Tu crois que je peux reprendre un petit gâteau, malgré mon taux de sucre élevé?", lui demandait comme un petit garçon ce dirigeant communiste inflexible.

Ou leurs grands malheurs, tel ce président de l’Assemblée nationale qui déshérita sa femme, en écrivant noir sur blanc: "À ma putain de femme, je ne laisse rien. Je donne tout à l’Etat"

Avenante, mais jamais familière, elle savait tout, ne disait rien. Elle se souvient encore de la proposition justement de ce président de l’Assemblée:

Pourquoi tu te fatigues comme cela? Je pourrais te faire entrer comme femme de ménage salariée au Parlement. Tu arriverais le matin, tu pointerais et tu viendrais ensuite travailler au café. Et le soir, rebelote, tu pointes. Tu aurais ainsi un salaire et une retraite assurés".

Irini, malgré les difficultés d’aujourd’hui, ne regrette pas de ne pas avoir monnayé sa dignité de travailleuse pour un emploi fictif au Parlement.

La seconde vie du "petit Parlement"

Aujourd’hui, le "petit Parlement", comme était surnommé ce haut lieu athénien, ne joue plus ce rôle. Il a été racheté par une société qui l’a modernisé, pour faire face à la concurrence de toutes les cafeterias plus ou moins chics qui ont envahi le cœur de la capitale. Le Parlement a désormais son propre café à l’intérieur du bâtiment. Pour le Brazilian coffee, tout a changé. Le nom, le décor,… il ne reste que l’empreinte mosaïque sur le trottoir pour rappeler les splendeurs d’antan. Irini en est toute dépitée, lorsque son œil repère quelques rues plus loin l’enseigne Brazilian coffee. Curieuse, elle entre.

Stupéfaction, son café est là à nouveau, avec toutes les anciennes photographies des célébrités au mur, les mêmes fauteuils et banquettes avec table en marbre, les mêmes  tasses couleur marron en porcelaine, … Emotion décuplée quand un vieux client la reconnaît. Et dans un silence presque religieux, Irini a remis un nom sur chaque portrait, que s’empresse de noter le jeune fils des nouveaux patrons, des Grecs canadiens qui ont racheté la marque. Mais pour Irini, nostalgique:

Ce n’est plus la même chose, ce n’est plus le même monde. Mes clients à moi avaient la classe. C’étaient de grands messieurs, de grandes dames. Pas les guignols que nous avons maintenant".

Et la nouvelle propriétaire de renchérir:

De toute façon, aujourd’hui, depuis la crise et la politique d’austérité, plus aucun nanti, plus aucun homme politique ne s’aventure dehors, même pour un café. Ils ont trop peur qu’on leur demande des comptes ou encore qu’on les enyaourte (l’entartage à la tarte à la crème se fait en Grèce avec le produit local, ndlr)".




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