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Pour les Moldaves, la route vers l’Europe fait halte en Roumanie

mercredi, 27 novembre, 2013 - 10:09

Pas facile pour un Moldave de rejoindre l'Europe, faute de visas pour la France ou le Royaume-Uni. Sauf si l'on devient Roumain. Sans attendre un rapprochement entre l'UE et leur pays, beaucoup de jeunes Moldaves se faufilent dans la forteresse Europe en obtenant la citoyenneté roumaine.

Besarabia e Romania: "La Bessarabie est roumaine". Ces quelques mots, que l’on retrouve fréquemment sur les murs où les fenêtres des bus bucarestois, interpellent le passant non averti. Ils rappellent aux autres la nostalgie d’une région perdue, la partie ouest de la "Moldavie" au sens large, annexée par l’URSS pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, cette bande de terre souvent méconnue a un nom: la République de Moldavie. Plus de la moitié des ressortissants y sont d’origine roumaine. Depuis la chute de l’Union Soviétique et l’entrée de la Roumanie dans l’Union Européenne en 2007, nombreux sont les Bessarabes qui décident de se tourner vers "l'Ouest". Certains choisissent de rejoindre la France, Italie ou l’Espagne, avec ou sans papiers. D’autres optent pour une solution plus sûre: l’obtention de la citoyenneté roumaine.

Un sésame pour l’Europe

Pour garder des liens avec la Bessarabie, le gouvernement roumain facilite l’acquisition de la citoyenneté roumaine pour les Moldaves et Ukrainiens depuis 1991 si leurs grands-parents sont roumanophones et nés à l’époque de la "Grande" Roumanie. Selon une étude de la Fondation Soros en 2012, près de 225.000 personnes en ont bénéficié en vingt ans. Les demandes ont considérablement augmenté depuis l’entrée de la Roumanie dans l’UE. Le gouvernement roumain offre également près de 5.000 bourses chaque année aux étudiants et lycéens moldaves.

Slavic est l’un d’entre eux. Etudiant en médecine, il a la citoyenneté roumaine depuis ses 13 ans et a quitté Chisinau, la capitale moldave, pour Bucarest, une bourse universitaire en poche:

Je suis venu car les facultés sont meilleures et parce que mon diplôme peut être reconnu au niveau européen. Le gouvernement paie tout, même le logement. Nous recevons également 65 euros par mois. Je ne connais aucun Bessarabe qui est venu sans cette bourse".

Le jeune Moldave fait partie d’une association d’étudiants bessarabes, "Asociatia Studentilor si Elevilor Basarabeni". Son rôle est d’accueillir les étudiants moldaves et d’organiser des évènements, conférences et échanges de jeunes: l’association suit donc de près le Sommet de Vilnius et espère aboutira à des résultats concrets.

Pour Mariana, étudiante en arts chorégraphiques originaire d’Orhei, la plupart des Moldaves qui choisissent la citoyenneté roumaine ne veulent pas rester en Roumanie:

C’est pour aller plus loin, en Europe de l’Ouest. Même si la Roumanie ne fait pas partie de l’espace Schengen, c’est beaucoup plus facile de s’installer là-bas avec des papiers roumains".

Elle-même ne compte pas rester à Bucarest:

Je n’ai plus personne en Moldavie. Ma mère travaille à Moscou, ma sœur vit ici. Il n’y a pas plus de perspectives ici qu’en Moldavie. J’irai là où une opportunité se présente, peut-être même en Russie qui sait".

Slavic le confirme: "Je suis sûr que si la République de Moldavie entre dans l’UE, ou simplement si l’obtention des visas est facilitée, le nombre de personnes qui demandent la citoyenneté roumaine diminuera".

Les visas : une perte de temps et d’argent

Pour entrer dans l’UE, même pour un simple voyage, un Moldave doit consacrer une partie de sa fortune et surtout plusieurs heures pour obtenir un visa, et ce pour chaque pays qu’il veut visiter. Le visa roumain est, lui, certes gratuit, mais il faut rassembler des documents, avoir une lettre d’invitation, prendre un rendez-vous à l’ambassade et attendre qu’une décision soit prise.

Ce n’est pas le cas pour un voyage en Ukraine ou en Russie où un simple contrôle de passeport suffit. Mais même si la Russie attire encore, elle devient une destination moins prisée des Moldaves.

C’est le cas de Doina, qui parle roumain, russe, anglais et français. Elle n’a aucune ambition en Russie et rêve de la France depuis toute petite. Arrivée d’Ungheni à l’âge de 15 ans, elle a demandé l’obtention de la citoyenneté roumaine à 17 ans. Elle n’a reçu ses papiers que l’été dernier, soit quatre ans plus tard, ce qui lui a empêché de faire un Erasmus en France. Désormais citoyenne européenne, elle compte voyager et même tenter un master dans une ville française:

Je suis allée en Italie cet été. C’était la première fois que j’allais dans un autre pays de l’UE. J’avais peur lors des contrôles, mais il a suffi de montrer ma carte d’identité roumaine et je suis passée sans problème. Avant, pour aller en Roumanie, il fallait que je montre mes papiers et mon permis de séjour roumain, cela prenait du temps. Quand je suis revenue d’un voyage en Géorgie, j’ai loupé mon avion à cause de ça".

Lorsque Slavic accueille un étudiant dans son association, la première chose qu’il veut savoir est s’il a la citoyenneté roumaine. Si la réponse est négative, sa réplique est directe: "Qu’est-ce que tu attends pour la demander !". Pour lui, cela facilite toutes les démarches administratives, bien au delà du simple visa. Avec une carte d’identité roumaine, ils peuvent travailler à temps plein en Roumanie, bénéficier de la sécurité sociale, voter "et même emprunter un livre à la bibliothèque !", s’exclame Doina.

Une intégration parfois difficile

Retrouver la "Mama Romania" n’est pas une tâche facile pour les jeunes Bessarabes. Même si la langue est la même, des différences subsistent: l’accent est différent et certains mots sont russes.

Le jour de mon arrivée à Bucarest, je ne comprenais pas tout. Il fallait que je regarde dans un dictionnaire pour comprendre certains mots. Les autres élèves me disaient 'Retourne dans ton pays !'. Je n’arrêtais pas de pleurer. Encore aujourd’hui, les Bessarabes subissent des discriminations",

témoigne Doina.

Pour Marina, jeune actrice récemment diplômée de l’université de Bucarest, un sentiment d’infériorité prédomine:

Beaucoup de Roumains nous adorent, mais j’ai parfois l’impression qu’ils se sentent supérieurs. Peut-être parce que notre pays est plus pauvre".

Elle a choisi de venir à Bucarest et compte y rester car "il y a plus d’opportunités ici et le problème de la langue ne se pose pas, ce qui est important dans mon métier".

L’appel de la "Mama"

Comme elle, beaucoup de jeunes Moldaves comptent malgré tout rester en Roumanie. Arcadie, jeune chorégraphe professionnel, a perdu l’opportunité de faire des études en Finlande car il était toujours en attente de la citoyenneté roumaine:

Finalement ce fut une bonne chose. J’ai réalisé que j’avais plein de choses à faire ici. J’aime être à Bucarest. Pour moi, obtenir la citoyenneté roumaine, c’est comme retourner dans ma famille, parce que je considère que la Roumanie est la mère de mon pays. C’est pour ça que je me sens bien ici".

Quant à Slavic, il a construit sa vie ici et "ne veut la changer pour rien au monde". Pour lui, si la République de Moldavie intègre l’Union Européenne, ce sera aussi un premier pas vers une association entre la Roumanie et la Bessarabie, même s’il pense que "c’est un processus assez long", plus qu’un simple bout de papier qu’on signe.




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