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Gilda Sabatini, la pasionaria romaine des locataires expulsés

jeudi, 5 décembre, 2013 - 18:03

Avec la montée du chômage, bon nombre d’Italiens ne peuvent plus payer leurs loyers et les expulsions se multiplient. A Rome, un syndicat de locataire intervient pour bloquer les huissiers. Récit d’une tentative d’expulsion.

Il est neuf heures, hier matin à Rome, quand une cinquantaine de personnes se rassemblent devant un immeuble à priori anodin. Mobilisées par Asia, syndicat de locataire, elles sont là pour aider Gilda Sabatini, que son propriétaire tente d’expulser.

Les membres et sympathisants de ce syndicat sont la terreur des huissiers, de la police et des propriétaires. Ils occupent des immeubles désaffectés, interviennent ponctuellement pour bloquer les expulsions et ont mobilisé un réseau d'avocats pour défendre les locataires pris à la gorge par la crise économique.

Ce jeudi matin, ils doivent faire vite. Dans moins d’une heure, l’huissier devrait arriver avec la police. En quelques minutes à peine, le décor est monté. Un petit arbre de Noël; à la place des boules, des billets avec cette petite phrase: "arrêtons les expulsions".

Un groupe déploie de grandes banderoles défendant le droit au logement. Sur le trottoir, un garçon teste son mégaphone. Les photographes convoqués par l’association pointent leur objectif sur l’immeuble et plus particulièrement vers le cinquième étage. C'est là que Gilda Sabatini se prépare à accueillir l’huissier, pour la dixième fois en un an.

"Et moi, je fais comment pour payer?"

Dans l’appartement à l’allure vieillotte, l’atmosphère est tendue. Depuis la veille, sept membres d’Asia ont installé leurs quartiers chez Gilda.

Nous avons décidé de l’épauler psychologiquement pendant deux jours car une tentative d’expulsion, c’est dur à supporter. Et puis, nous avons eu peur que l’huissier et les forces de l’ordre arrivent avant nous comme cela a été le cas il y a quelques mois dans un autre quartier",

explique Paolo, l’un des leaders d’Asia.

Nous sommes debout depuis quatre heures du matin. Vers huit heures, les autres sont arrivés. Je suis à bout de nerfs",

confie Gilda en caressant son petit caniche d’une main tremblante d’émotion. Il flotte dans l’air une odeur de café et de cigarettes mêlée à des relents d’encens. Au fil des minutes, l’appartement se remplit. Les télévisions italiennes sont là, la troisième chaîne du service public et aussi la 7, une chaîne privée. Le caniche court dans tous les sens en offrant ses jouets aux visiteurs.

Gilda se raconte:

J’avais huit ans quand je suis arrivée ici avec mes parents. Cela fait plus de cinquante ans. Une vie. Mon propriétaire me réclame avec le chauffage plus de 1000 euros par mois. Et moi, je fais comment pour payer?"

"Ne jouez pas les petits malins"

Sans emploi, cette belle femme à la soixantaine coquette a du mal à boucler ses fins de mois. Alors elle s’arrange en donnant un coup de main aux personnes âgées qui habitent dans le quartier. Elle vit avec l’ancienne dame de compagnie de sa mère qui l’aide un peu financièrement.

Sans revenus fixes, je ne peux pas verser de dépôt donc je ne peux pas trouver un nouveau logement. Que dois-je faire? Aller dormir sous les ponts?"

s’interroge Gilda. En bas de l’immeuble, on entend des cris. L’huissier vient d’arriver avec un carabinier.

Les militants d’Asia hurlent des slogans et invoquent l’intervention de la mairie pour stopper les expulsions devenues trop nombreuses en cette période de crise. On entend le bruit de l’ascenseur qui monte. Dans l’appartement enfumé par les cigarettes, l’atmosphère est de plus en plus tendue.

Attention les gars, pas de provocation inutile. Résistance passive mais énergique",

dit un grand gaillard. On sonne à la porte. L’huissier entre. Devant les caméras de télévision, il s’énerve et demande à toutes les personnes présentes de décliner leur identité tout en interdisant aux journalistes de filmer la scène.

"J’ai étalé ma misère au regard du monde"

"Je l’inscris dans le procès-verbal, donc ne jouez pas les petits malins en me faisant le coup de la caméra cachée" menace l’huissier. Quelques minutes plus tard, nouveau coup de sonnette. C’est le propriétaire et son avocat.

Vous allez me débarrassez le plancher, je n’en peux plus de tout ce cirque. Je ne peux pas vous entretenir. Cela fait un an maintenant que vous ne payez plus votre loyer",

crache le propriétaire. Gilda s’énerve à son tour: "comment je fais pour vous payer?". La conversation s'envenime. Le propriétaire profère quelques insultes. Gilda réplique, imperturbable. Cela dure une bonne demi-heure. Finalement, l’huissier craque, mais promet de revenir le 7 février prochain. Gilda a deux mois de répit.

Le problème, c’est que nous n’avons pas la possibilité de lui trouver un nouveau toit. Ce n’est pas notre fonction. Nous faisons pression sur la mairie en disant que le problème du logement est un problème social",

explique Paolo.

Dans l’appartement, Gilda s’effondre dans un fauteuil à la tapisserie fanée.

J’ai étalé ma misère au regard du monde. Cette histoire me tue. Je voudrais pouvoir foutre le camp d’ici avant le 7 février prochain, mais je sais que c’est impossible à moins d’un sacré coup de chance".

En bas de l’immeuble, les protestataires replient leurs banderoles et rangent leurs mégaphones. Petit à petit, l’appartement se vide. Rendez-vous en février.




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