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À Kiev, les prêtres sont sur les barricades

vendredi, 20 décembre, 2013 - 14:55

Les manifestants pro-européens qui occupent la place de l’Indépendance depuis plus de quatre semaines peuvent compter sur un précieux soutien: des dizaines de prêtres des Églises gréco-catholique et orthodoxe, mais aussi des imams, les épaulent dans leur combat au quotidien. Reportage.

8 heures à Maïdan, la place de l'Indépendance au centre de Kiev, cette ville dans la ville qui ne dort jamais… et ne se lève donc pas. Ni le brouillard d’ailleurs, qui se mêle aux fumées des braséros. Sur scène, le prêtre Pavlo tente de réchauffer les esprits. Comme il l’avait fait à 3h, à 2h, et à minuit. Tous les jours, entre les concerts et les discours politiques, des prêtres orthodoxes et catholiques, des pasteurs et même des imams de la communauté des Tatars de Crimée officient sur la place de l’Indépendance.

"Un homme, sur la barricade, s'est converti"

En face de la scène, à peine plus tôt, le prêtre Vitaliy, de l’Église gréco-catholique, rechargeait le poêle sous la tente-chapelle, l’église de Maïdan, pendant que deux soeurs orthodoxes prient sur leur chaises. Dehors, les enceintes crachent un son rap.

Le prêtre Vitaliy Lesnyak est arrivé de Boryslav, à l’Ouest, il y a 12 jours. Il était là lors de l’intervention des Berkouts (CRS). Ce soir-là, avec la célèbre chanteuse ukrainienne Ruslana, il a fait sonner les cloches de dizaines d’églises.

Un homme, sur la barricade, m’a dit s’être converti à ce moment-là, les cloches lui ont apporté le courage mais aussi la foi".

Depuis, il assure les permanences de nuit. Au fil des soirées, il prie et confesse les manifestants:

Mener une révolution, c’est lutter pour la dignité. C’est aussi dans ces moments-là qu’on va chercher plus profond en soi. C’est donc aussi une révolution de l’âme".

Tous les soirs, Taras et sa famille s’arrêtent prier dans l’église de Maïdan.

Sans Dieu et sans eux, cette révolution n’aurait pas pu durer plus de deux semaines. Avec le froid et le reste, c’est tellement dur, et les forces en présence sont tellement puissantes. Il n’y a que l’aide de Dieu pour nous donner le courage de tenir".


 

"Ianoukovitch est le diable incarné"

C’est pour protéger le peuple contre les violences du régime que la plupart des religieux et religieuses sont là, par dizaines sur la place. Une répression d’ailleurs condamnée par les dignitaires des trois grandes Églises ukrainiennes après les évènements du 11 décembre: l'Église gréco-catholique, l'Église orthodoxe d’Ukraine, et l'Église orthodoxe de Moscou ont signé un texte commun pour appeler les autorités à renoncer à la force.

Mais certains religieux sont aussi là pour défendre leurs propres convictions politiques. Comme le prêtre orthodoxe Pavlo, du Patriarcat de Kiev:

Je suis et je veux être européen, Ianoukovitch est le diable incarné. Je suis donc là en tant que prêtre et citoyen, pour rendre mon peuple plus fort".

Aujourd’hui sur scène, pour la Saint-Nicolas, il a adressé un message spécial au Patriarcat de Moscou: "Nous devons construire une société et une Église". En effet, si les Églises gréco-catholique et orthodoxe de Kiev, sont clairement engagées en faveur de la contestation pro-européenne, les prêtres du Patriarcat de Moscou, très attachés à Moscou, sont quasi absent de MaÏdan, même si les dignitaire se sont prononcés officiellement en faveur du partenariat avec l’Union européenne. Une attitude qui risque de compliquer le processus d’unification en cours des trois Eglises.


 

D’une scène à l’autre

Téléphone en main, le prêtre Pavlo, la cérémonie à peine terminée, court pour se rendre dans un bar non loin de Maïdan. Au sous-sol, sont réunis des intellectuels et activistes ukrainiens et russes. Ils jouent. Un jeu de rôle avec lequel ils tentent de prédire l’avenir de Maïdan… "Je représente le spirituel", chuchote le prêtre Pavlo.

En face, "l’Union Européenne", "l’Ukraine", ou les "États-Unis". Le scénario dit que Maïdan est mort. Le prêtre entre en scène, à lui maintenant d’imaginer:

Maïdan n’est pas mort, il s’est transformé. Contrairement à 2004, c’est une révolution spirituelle contre les démons de ce pays, elle va donc continuer… car elle est dans le coeur des gens".

Il devrait déjà être à sa répétition de chants mais, non:

Ce qui se passe à Maïdan montre bien que le fondement de cette révolution est la prière. Il fallait absolument que je représente l’Église dans cette simulation".

Pour lui, pas de doute, si Maïdan est au centre de toutes les attentions, c’est parce que "là-bas, en Europe par exemple, la chrétienté est en déclin. Ici, on élève la spiritualité du monde entier".


 

Alors que le président Viktor Ianoukovitch vient de signer un accord commercial avec la Russie, qui lui offre 15 milliards de dollars et une baisse du prix du gaz, le prêtre Pavlo aimerait bien que les leaders de l’opposition soient à la hauteur de l’esprit qui règne sur Maidan. "Ils doivent choisir qui sera président, premier ministre et porte parole. Ou alors faire revenir Ioulia Timochenko". Le rideau se referme sur la scène, finis les jeux de rôles. Pour le prêtre Pavlo, c’est sûr, Maïdan sera le théâtre "d’une victoire des esprits de l’amour".




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