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En Turquie, l’érotisme d’Apollinaire mis à l’index

vendredi, 20 décembre, 2013 - 09:48

Le gouvernement turc est allergique à la plume érotique d’Apollinaire. Irfan Sanci, éditeur stambouliote, vient d’échapper de peu à la prison pour avoir traduit et publié Les exploits d’un Don Juan. Enième épisode d’une saga judiciaire et littéraire turque, où traduire le poète français vous mène devant les tribunaux. Récit et rencontre.

L'éditeur turc poursuivi pour la publication d'une traduction d'un roman érotique d'Apollinaire n'ira finalement pas en prison mais demeure en sursis. La Cour suprême a en effet "suspendu" les poursuites sans toutefois prononcer le non-lieu espéré.

Pour Irfan Sanci, figure de la maison d’édition Sel à Istanbul, le cauchemar dure depuis 2009. Une plainte est alors déposée au tribunal local dès la parution de la traduction du Don Juan de Guillaume Apollinaire (photo), qui conte l’histoire de Roger, un adolescent à la découverte de la sexualité. Ironie du sort, au même moment, Irfan Sanci reçoit le prix spécial de la liberté d’édition de l'Association internationale des éditeurs (IPA), basée à Genève.

Mon pays me punit pour mon travail et en même temps je reçois le soutien d'une organisation internationale. C'est tragique, mais c'est la Turquie",

déclare-t-il alors.

Dans un premier temps la plainte est rejetée, mais, en août dernier, patatras: la Cour suprême de Turquie rouvre le dossier. Et son verdict rendu mardi dernier n'absout pas Irfan Sanci. Si les poursuites sont "suspendues" -ce qui veut dire qu'il échappe à la prison-, l'éditeur voit son travail placé sous surveillance pendant les trois prochaines années. Au moindre impair, ce sera la case prison.

Pour les juges, le livre publié par l'éditeur Sanci ne propose que des "expressions vulgaires ordinaires, cherchant à susciter des désirs sexuels en représentant des relations déviantes, lesbiennes, contre nature, même liées aux animaux et grâce à l'utilisation d'enfants, et ce, dans un langage grossier".

La censure, une épée de Damoclès

L’éditeur réclamait un non-lieu immédiat. "Je vis avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête", s’insurge Irfan, qui ne s’arrête pas de travailler pour autant.

Son imposante barbe grisonnante cache la moitié de son visage, mais il est des regards qui ne trompent pas: l’éditeur est fatigué.

J’échappe peut-être à la prison mais ils nous imposent de ne pas éditer de livres semblables, à savoir contre 'la morale', pendant trois ans. J’ai déjà eu neufs procès de ce genre, mais qui se sont tous terminés par des non-lieux. Là, c’est clairement de l’intimidation. Cela montre le pouvoir du gouvernement dans le façonnement de la société que ce soit pour les livres, les habitudes vestimentaires, la nourriture…"

La maison d’édition Sel est notamment connue pour ses traductions de Georges Orwell et d’autres grands auteurs de littérature anglaise ou française tels que Queneau, Barthes ou encore Cocteau.


L'éditeur turc Irfan Sanci (crédit photo Radikal)

Soutien des traducteurs et des éditeurs 

Pour la première fois depuis le début de sa longue carrière, l’éditeur se demande comment il va pouvoir continuer son métier. Il souhaitait publier prochainement Le con d’Irène, d’Aragon, mais il devra désormais penser à deux fois avant de se lancer dans une telle aventure.

Bien sûr, Don Juan n’est pas un livre pour enfant, il était d’ailleurs clairement classé dans la catégorie 'littérature érotique'. Mais vous savez, je suis parfaitement conscient de ce que représente Apollinaire pour les Français et la richesse de ses écrits pour le monde entier. Je n’aurais jamais pensé que cette histoire irait si loin, pas pour un livre publié pour la première fois il y a plus d’un siècle. Cela devient de plus en plus difficile d’exercer ce métier normalement".

Les déboires d’Irfan Sanci n’ont pas laissé la communauté française des traducteurs insensibles. La Société des gens de lettres, l'association des traducteurs français et le Syndicat national de l'édition (SNE) se sont mobilisés. Dans une lettre, ils dénoncent la décision de la Cour suprême. Aussi rappellent-ils que

Guillaume Apollinaire, auteur lu, étudié et commenté dans les écoles et universités du monde entier, fait partie du patrimoine littéraire universel".

"De nature à exciter et à exploiter le désir sexuel de la population"

Ce n’est pas le premier acte de censure littéraire dans en Turquie, y compris à l’égard du poète. En 1999, l’éditeur du livre Les Onze milles Verges, Rahmi Akdas, avait été poursuivi en justice pour "publication obscène ou immorale, de nature à exciter et à exploiter le désir sexuel de la population". Il avait été soumis à une lourde amende convertible en jours d’emprisonnement. Tous les exemplaires déjà publiés avaient alors été détruits.

Ce jugement a d'ailleurs valu à la Turquie une condamnation de la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 2010. Dans son arrêt, la CEDH considère que "la reconnaissance accordée aux singularités culturelles, historiques et religieuses des pays ne saurait aller jusqu'à empêcher l'accès du public d'une langue donnée, en l'occurrence le turc, à une œuvre figurant dans le patrimoine littéraire européen".

Lors de l’annonce de la suspension des poursuites, l’avocat d’Irfan Sanci, Adem Sakal, a également menacé de porter l'affaire devant la Cour de Strasbourg.

En Turquie ces dernières années, environ soixante-dix écrivains ont été ou sont toujours poursuivis pour diffamation, insulte de l’institution turque ou prise de position politique.

Malgré les difficultés, l’éditeur est bien décidé à poursuivre ce métier qu’il aime tant:

Si publier des livres est un crime, je continuerai à le commettre"

Pour autant, que vienne la justice, que sonne les verdicts, (peut-être) qu’un jour la censure s’en ira. Apollinaire lui, demeure.




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