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En Hongrie, la presse en ligne, ça marche !

jeudi, 2 janvier, 2014 - 15:13

Déprimé, le secteur des médias en ligne? En Hongrie, plusieurs succès récents prouvent le contraire. Explications des concepteurs de 444 et VS, nouveaux pure players créatifs.

On aura tout entendu sur les médias en Hongrie, notamment après la loi liberticide impulsée par le gouvernement Orbán il y a deux ans. Mais depuis, ce menaçant projet a été largement modifié à la demande pressante de l’Union Européenne. Il n’a ainsi eu quasiment aucun impact sur la sphère du web. Si l’on ne peut pas en dire autant des médias de service public ou des journaux papiers (presque tous rattachés à des partis politiques), Internet reste un espace de liberté que les Hongrois investissent depuis les années 2000. Et ces derniers mois, les nouveautés foisonnent.

Péter Uj, le "Yéti" qui réveille la presse en ligne

Du coté "Buda" de la capitale hongroise (1), depuis un appartement orné d’un vieux poêle, les électrons libres de 444 se posent, mi-amusés mi-sérieux, en "Yétis" de l'information. Ces journalistes, pour beaucoup à peine trentenaires, produisent des articles d’opinion, des enquêtes ou des gif animés, sitôt publiés sur le site.

Péter Uj, 44 ans, est un professionnel du cru tout ce qu’il y a de plus classique. Ou presque. Chemise hawaïenne et boucle d’oreille, ce barbu espiègle au look de hacker a fait ses armes dans les années 1990 au Népszabaság (le grand journal de sensibilité de gauche en Hongrie, proche du parti socialiste). Il a ensuite co-fondé en 1998 une des plus grandes réussites médiatiques magyares de ces derrières années: Index. Ce pure player (2) d’actualité compte plus de 70 employés aujourd’hui. Péter a également œuvré à Origo, titre concurrent au succès similaire.

Mais peu à peu, ce spécialiste de politique intérieure s'est senti étouffé au sein d'Index "devenu trop grand, dominé intérieurement par une semi-oligarchie". Il y a quelques mois, il a pris ses cliques et ses claques pour fonder 444:

J’ai dit: qui m’aime me suive.

Les amis ont suivi. Sur les 15 journalistes à plein temps de l’équipe actuelle, tous -sauf un- sont des anciens d’Index. "On est une bonne petite équipe" se réjouit Péter. Le noyau dur est formé de journalistes web natifs (qui ont grandi avec le web) parmi les plus talentueux du moment. Parmi eux, le duo Gergö-Bence, rendu très populaire par ses chroniques humoristiques hebdomadaires, parfois parodiques, sur l'actualité du parlement. 

Concision, humour, sens du buzz….et investigation

Mais de quoi parle donc 444? D’actualité hongroise, un peu, beaucoup, à la folie. D’actualité internationale aussi, à l’occasion.

On se concentre sur quelques sujets, nous n’avons pas de spécialiste du sport ni de l'économie par exemple, mais nous traitons de tout cela à la fois".

Au menu en décembre: les détournements du fisc hongrois, les manifestations à Kiev et à Bucarest, l’enterrement de Nelson Mandela… et l’arrivée du bouton Dislike de Facebook. Entre autres. En haut à droite, une carte des bars et boîtes de Budapest est régulièrement mise à jour par l’équipe.

Sur 444, les journalistes se surnomment "maîtres de cérémonie"….Rien que ça! Mais il est vrai que grâce à leur style concis, ironique et familier, doublé d’une maîtrise imparable du meme (une image souvent humouristique qui devient virale) ils mènent la danse sur ce "Buzzfeed magyar". La référence fait sourire Péter, qui défend:

Certes, nous avons été les premiers à faire du gif animé en Hongrie, mais nous ne faisons pas de listes comme Buzzfeed et nous produisons aussi des articles d’investigation".

Entre 100 et 150.000 visiteurs uniques par jour

Péter revendique le ton libre et ironique de l'appellation "444":

On ne peut pas traiter de l’actualité en Hongrie d’un ton détaché. Nos journalistes le savent et s'investissent verbalement comme visuellement. Sur le clavier centre-européen la touche 4 active le point d’exclamation et nous on a beaucoup de choses à dire!"

Lancé fin avril 2013, le site attire entre 100 et 150.000 visiteurs uniques par jour. "Ça correspond aux prévisions. On a encore un an avant d’atteindre l’équilibre", explique Péter. Son projet ne bénéficie d’aucune subvention. Seul propriétaire de 444, il a contracté un prêt en attendant que les revenus publicitaires prennent la relève.

J’y crois, je ne suis pas novice, ça a marché ailleurs",

conclut-il.

VS: le slow journalisme à la hongroise

Même conviction de l’autre côté du Danube, dans l’open-space pestois où officie István Száraz:

Aides et subventions? Ça serait la mort des médias indépendants!".

Voilà ce qu’affirme ce beau gosse bardé de diplômes qui vient de lancer la première plateforme de slow journalisme hongroise: VS (logo ci-contre). Istvan, entrepreneur en série de 28 ans, est également propriétaire de trois bars-restaurants à la mode dans le centre-ville de Budapest.

Il est aussi à l’origine (et copropriétaire) de welovebudapest, site internet bilingue de référence sur les endroits qui bougent dans la capitale.

VS est de loin mon plus gros projet"

affirme-t-il. La somme totale de l’investissement -gardée secrète- a fait jaser dans la sphère des médias magyare. L’équipe rédactionnelle compte déjà près de vingt-cinq membres. C’est György Kerényi qui en est à la tête. Ce vétéran du journalisme de service public a aussi œuvré à Radio C, l’ex radio Rom et à Magyar Narancs, l’équivalent hongrois des Inrocks.

Notre cible à VS, ce sont les 20-32 ans. Cette génération qui consomme du contenu en ligne mais qui se désintéresse de la politique".

C’est là tout le défi de cette nouvelle plateforme, au design "responsif" (s’adaptant à tous les écrans) : séduire une génération désabusée de la chose publique.

Nous ne sommes ni de droite ni de gauche, nous nous efforçons de livrer de l’information sans tabou et de rester critiques vis-à-vis de tous les pouvoirs".

Cette ambition passe par un design soigné, véritable écrin d’une information équilibrée. VS a notamment développé une "formule débat": au sein de la section "Versus", experts pour et contre s’affrontent sur divers sujets. Au cours d’un récent débat (sur le thème: que raconte la presse étrangère sur la Hongrie?) Frédéric Pons, de Valeurs Actuelles a fait face à Ralf Leonhard, correspondant du TAZ et autres intervenants.

80 articles par jour

Des débats, oui, mais pas que. VS publie environ 80 articles par jour, certains très courts, jouant l’argument de proximité (Spotify moins cher que Itunes; il va neiger cette semaine…) quand d’autres correspondent à du format long. Car c’est bien là l’autre trait distinctif de VS. A ce sujet István n’hésite pas à brandir l’exemple de Snow Fall, reportage long cours du New-York Times. György
 ajoute que VS s’orientera sous peu dans l’exploration du data journalisme.

A moins d’un mois d’existence, il est encore difficile de dresser un bilan mais István ne manque pas de visions de long terme:

Je suis convaincu que seule la publicité en ligne (via les agences et les bannières indexées sur Ad views) ne suffiront pas à nous financer. Mais nous, nous réfléchissons en termes de portfolio et de marques. Nous allons développer notre patte dans des thématiques "styles de vie" ou "sport". Ce seront nos sous-marques".

Le concept? Vendre des publireportages grand format (long-form), auxquels viendront s’associer des marques "haut de gamme". Un modèle économique qu’István a déjà testé avec We Love Balaton, succursale de We love Budapest, dont la rédaction se trouve sous le même toit. "Nissan, OTP (une banque hongroise), Mastercard nous ont déjà repérés" ajoute-t-il, s’empressant de préciser que c’est l’annonceur qui sera approché en fonction du sujet et non l’inverse.

L'arrivée des premiers contrats permettra très prochainement d'en avoir le coeur net. Rendez-vous dans quelques mois pour savoir si "VS a remporté son pari d’une plateforme permettant à la génération Y de se saisir de son sort, tout en générant des revenus".


(1) Le Danube coupe Budapest en deux: Buda est à l'ouest, Pest à l'est 

(2) Sites d'information généraliste nés sur le Web. Ex, en France: Rue89, Médiapart…




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