Connexion

Syndicate content

Turquie: Erdogan coupe des têtes pour sauver la sienne

jeudi, 9 janvier, 2014 - 11:08

C'est la grande purge en Turquie. Acculé à la suite d'un vaste scandale de corruption, le premier ministre Erdoğan coupe des têtes: démissions forcées et révocations se multiplient... La crise politique et ses implications expliquée en quatre points.

1 – La purge: qui et pourquoi?

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan s’est lancé dans des limogeages en chaîne depuis l’opération anti-corruption lancée à la mi-décembre en Turquie. C'est sa contre-attaque à ce qu’il dénonce être un complot: il fait le ménage au sein de la police et la justice, deux institutions soupçonnées d'avoir instrumentalisé cette vaste enquête. Ces personnalités sont aussi suspectées d’appartenir au mouvement de la puissante confrérie Gülen, nouvel ennemi juré du premier ministre.

La purge est d'envergure:

  • 350 policiers viennent d’être relevés de leurs fonctions, dont des responsables chargés de la lutte contre les crimes financiers,
  • 16 hauts responsables de la police ont également été congédiés, dont le chef adjoint de la sûreté nationale et ceux de métropoles-clés comme Ankara, Izmir (ouest), Antalya (sud) et Diyarbakir (sud-est),
  • au même moment, Zekeriya Öz, l'un des principaux procureurs d'Istanbul chargés de l'enquête, a été dessaisi et mis en disponibilité.

Ces évictions s’ajoutent à la première vague qui avait eu lieu mi-décembre. Selon la presse turque, cette nouvelle purge porte a plus de 700 le nombre de policiers limogés.

2 – Les dessous du scandale

La "bombe politique", comme le titraient les médias turcs en Une, a explosé le 17 décembre dernier. Une enquête pour corruption est alors ouverte visant une cinquantaine de personnes. Parmi eux: des fils de ministres et des hommes d’affaires proches du premier ministre turc.

Au cœur de ce scandale politico-financier, plusieurs affaires:

  • Il y a dans un premier temps l’attribution de permis de construire illégaux par le ministère de l’Environnement et de l’Urbanisation, notamment sur des sites protégés.
  • La deuxième affaire est directement liée à la première puisqu’elle s’intéresse à des malversations liées à ces projets immobiliers. Le nom de l’agence Toki, l'Administration de développement du logement, a été cité. Cet établissement dispose gratuitement de terrains publics pour construire des logements à coûts modérés ou des complexes luxueux, en partenariat avec des sociétés privées. Les comptes de l’agence ne sont pas soumis au contrôle et son manque de transparence fait souvent l’objet de critiques.
  • La troisième affaire concerne du blanchiment d'argent et des transferts illicites d'or entre la Turquie et l'Iran sous embargo. Cette fois, c’est la banque publique Halkbank qui est nommément citée. Des restrictions à cause du programme nucléaire irakien avaient été imposées entre 2010 et 2012 par l’Union européenne et les Etats-Unis, interdisant tout transfert d’argent vers l'Iran. La Turquie se fournissant en pétrole et en gaz en Iran, la banque aurait servie d’intermédiaire en matière d’échanges énergétiques. Un gros business: les médias turcs font état d'une corruption pour montant total de 100 milliards de dollars!

Trois ministres, ceux dont les fils sont accusés, ont d'ores et déjà démissionné du gouvernement, suivis de députés membres du parti de l’AKP, le parti au pouvoir. Sans l’avoir explicitement nommé, R. Tayyip Erdoğan a dénoncé un complot, voire un "État dans l’État", fomenté par le célèbre prédicateur Fethüllah Gülen et son puissant réseau. Autrefois fils spirituel de l’imam, le premier ministre turc semble donc aujourd’hui lui déclarer une guerre ouverte.

3 – Qui est Fethüllah Gülen et que veut-il?

Fethüllah Gülen (photo) est un imam très influent en Turquie, exilé aux États-Unis depuis 1999. La confrérie Gülen, aussi appelée mouvement Hizmet (service), est une organisation socioreligieuse née dans les années 1970 à Izmir, en Turquie. La pensée du mouvement s’inscrit dans la tradition de Said Nursi, un religieux kurde du début du XXème siècle, et flirte avec le soufisme.

Fethüllah Gülen prône "un rapport décomplexé des musulmans à la modernité, perçue comme le meilleur moyen de faire triompher un islam rigoureux" comme le résume le politiste Louis Marie Bureau. Démocratie, éducation, société, économie (néo-libérale) et bien sûr théologie deviennent les sujets de prédilection du maître. C’est dans les années 1990 que le mouvement dépasse les frontières. L'éducation devient sa priorité: la confrérie Gülen veut construire "des écoles plutôt que des mosquées" via une éducation stricte et élitiste. Elle disposerait aujourd’hui de près de 500 écoles dans une centaine de pays.

Aujourd’hui, forte d’un réseau qui s’étend des États-Unis à l’Asie, en passant par l’Europe et l’Afrique, la confrérie Gülen compte de très nombreux sympathisants en Turquie, où elle détient les "dershane", des écoles privées de cours du soir. La confrérie serait aussi aux commandes notamment de la justice et de la police. Les fidèles de Fethüllah Gülen sont diversement appréciés, considérés comme des "Jésuites de l’Islam" par les uns, comme une secte conservatrice et nationaliste par les autres. Ce n’est en revanche un secret pour personne en Turquie: c’est grâce à l’appui de Fethüllah Gülen qu’Erdoğan est au pouvoir depuis 2002. Les deux hommes partagent donc le même intérêt: gouverner la Turquie.

4 – Erdogan, la fin?

Il est difficile de faire des pronostics dans ce pays où tout peut basculer du jour au lendemain. Il semble que, pour la première fois depuis qu’il est à la tête du pouvoir, Recep Tayyip Erdoğan est politiquement affaibli. Il serait néanmoins risqué de parier sur sa démission ou sa chute pour le moment.

2014 est une année cruciale sur le plan politique: il y a d’abord les élections municipales en mars prochain, mais surtout les présidentielles à l’été prochain. L’actuel premier ministre lorgne sur celles-ci. Elles seront décisives: pour la première fois depuis la création de la République de Turquie, les citoyens turcs éliront leur président au suffrage universel direct.

Malgré les évènements de juin dernier, Recep Tayyip Erdoğan bénéficiait toujours du soutien d’une large partie de la population qui, pour l’heure, est plus spectatrice qu’actrice dans cette guerre fratricide. Tout comme l’opposition, discrète, trop heureuse d’assister à ce déchirement "interfamilial". Les dés ne sont pas encore jetés.




Pays