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Pour les Grecs, en Argentine, il y a une vie après la crise

vendredi, 17 janvier, 2014 - 15:31

De nombreux Grecs, notamment les jeunes diplômés, fuient leur pays ravagé par la crise. Ils se sont expatriés en Allemagne, Suisse ou Suède ou encore en Argentine. Un pays où la communauté grecque a connu une crise encore plus sévère il a une bonne dizaine d'années. Reportage à Buenos-Aires de notre correspondante en Grèce.

Mère, ne pleure pas. On se parlera sur Skype".

C'est le titre d’un film sur l’émigration massive des jeunes diplômés grecs à l’étranger, à la recherche d’un meilleur avenir. L’histoire du pays se répète comme une farce ou une tragédie. Avant, les Grecs émigraient pour fuir la misère. Aujourd’hui, prise dans les affres de la crise, avec un chômage des jeunes qui explose (plus de 60%), la Grèce pousse ses enfants les plus doués à s'expatrier.

Avant, dans les pays d’accueil, on demandait des costauds pour des métiers manuels. Aujourd’hui, on demande des esprits solides. Des jeunes avec des doctorats. Expérimentés mais désespérés, ils partent. Avant, les migrants emportaient tous leurs souvenirs comme des gris-gris protecteurs contre les démons de la terre étrangère. Ces petites babioles étaient une promesse  de revenir. Maintenant, même cet espoir est incertain. Et en partant, ils consolent les leurs: "On se parlera sur Skype".

La Grèce a voulu croire qu’elle était devenue un vrai pays européen. A partir des années 80, de pays d’émigration, elle était devenue pays d’immigration. Et la voilà redevenue à nouveau pays d’émigration, comme un vulgaire pays du tiers-monde. Durant tout le XXème siècle, poussés par la misère ou par les évènements tragiques, les Grecs ont émigré massivement. Vers des destinations lointaines comme l’Australie (où vivent plus de 500 000 Grecs) ou les Amériques (Etats-Unis, mais aussi Canada, Brésil, Argentine, …) du début du siècle jusqu’à l’après-guerre, et vers l’Europe des trente glorieuses, dans les années 60-70, vers l’Allemagne, la Belgique, la France…

10 millions de Grecs hors de Grèce

Aujourd'hui, il y autant de Grecs en dehors de la Grèce qu’à l’intérieur. Environ dix millions de Grecs vivent hors de leur pays d'origine. Généralement bien intégrés, ayant réussi, eux ou leurs enfants (le rêve de tout émigrant), ils conservent des liens forts avec la mère-patrie. Les exemples de Grecs devenus célèbres ne manquent pas: John Cassavetes, Georges Moustaki,  Jennifer Aniston (opoulos), Michel Dukakis, Costa-Gavras (Konstantínos Gavrás)

Regroupés en communautés autour de l’église orthodoxe, ils se rencontrent pour les grandes fêtes nationales et religieuses. Dans n’importe quel coin du monde, les descendants de Grecs se retrouvent pour apprendre à danser et à parler grec. Jusqu’à ces dernières années, Athènes subventionnait des écoles grecques à l’étranger et des voyages d’été pour les jeunes pour retrouver leurs racines. Mais la crise est passée par là, et désormais les communautés de Grecs à l’étranger doivent compter uniquement sur elles-mêmes pour maintenir le lien.

L’exemple de l’Argentine est intéressant. Cet eldorado industriel a attiré de nombreux émigrants grecs, des marins des îles au début, puis des familles entières. Commençant dans un premier temps comme ouvriers spécialisés dans les grands chantiers, ils ont souvent prospéré dans le commerce. En réinventant la tradition des douceurs grecques, ils devinrent les rois de la confiserie. Ce pays, qui après avoir accueilli des vagues successives d’émigrés européens comme des Italiens, des Espagnols, des Français, des Allemands, des migrants d’Europe centrale (l’ex-président Nestor Kirchner était d’origine suisse et croate), des "Turcos" (l’ex-président Menen était syrien), reçoit plutôt aujourd’hui une main d’œuvre amérindienne, des Péruviens, des Colombiens, des Paraguayens.

Crise contre crise

Dans une Argentine qui se remet peu à peu de la grande crise de 2001, malgré un climat social toujours tendu et une vie quotidienne rendue difficile par l’inflation galopante, les coupures d’électricité et une déliquescence des services publics, la communauté grecque survit, contente de n’avoir pas cédé à la tentation du retour durant les années du "miracle grec".

Cette tentation était pourtant grande pour les Greco-argentins qui voyaient alors les cousins restés au village mener grand train de vie à crédit alors que l'Argentine était en banqueroute (fin 2001, le pays était en cessation de paiement).

Ils sont prêts aujourd'hui à accueillir leurs jeunes compatriotes fuyant un pays à son tour meurtri par la crise.

Mais dans un premier temps, ces jeunes diplômés grecs sont partis vers des destinations plus proches et plus sûres, les pays européens riches, demandeurs de personnel qualifié: Allemagne, Grande-Bretagne, Suisse, Norvège, Suède…

Pour certaines professions (médecins, ingénieurs, informaticiens…), des sociétés spécialisées prospectent en Grèce et offrent des propositions clés en main : emploi, formation, logement, mise à niveau de la  langue, école pour les enfants. Les chiffres sont en progression exponentielle. Rien que l’Allemagne a accueilli plus de 6000 médecins l’an passé. Pour l’instant, seuls quelques ingénieurs, informaticiens et universitaires ont traversé l’Atlantique pour rejoindre Buenos Aires. Néanmoins, de plus en plus de Gréco-argentins reçoivent les CV de lointains cousins qui veulent tenter l’aventure.

"Cela me rappelle quand la Grèce était joyeuse et insouciante"

Avec plus ou moins de réussite. Pour Stelios, qui vient de décrocher un contrat dans une succursale d’une banque française, à Palermo, quartier chic de la capitale, l’Argentine n’est pas une solution d’avenir:

La situation est trop instable ici. Même s’ils ne sont plus au creux de la vague comme il y a dix ans. Moi, j’ai la chance de travailler dans la même entreprise qui a fermé ses portes en Grèce. Donc, j’ai un statut d’expatrié. Mais tous les autres auront des contrats locaux, c’est-à-dire avec le change, très peu d’argent et une sécurité sociale a minima, comme chez nous désormais en Grèce. Cela signifie être assigné définitivement à résidence de ce côté de l’Amérique et mettre une croix sur des allers-retours en Grèce pour voir la famille et les amis".

Mais Lisa, une jeune architecte venue de Salonique l’an dernier, aussitôt son diplôme en poche sachant qu'elle n'avait pas d'avenir en Grèce, ne tarit pas d’éloge sur sa nouvelle patrie (elle y a rencontré son mari):

Ici, je me sens chez moi, comme en Grèce. Il fait beau, les gens sont adorables. Ils vivent la nuit. Et Il y a plein de cafés et de pâtisseries comme chez nous. Tout le monde déambule dans les rues tous les soirs. Cela me rappelle la Grèce d’avant la crise, quand on était joyeux et insouciant. Et pour une architecte, Buenos Aires est une merveille. Je découvre tous les jours un édifice art nouveau ou art déco, construit par un architecte européen. Souvent des Français. J’en ai même découvert un édifié par un Grec, en 1925 !"

Pour elle, la Grèce est un passé révolu.

L’espoir que peut donner l’Argentine à la Grèce, c’est qu'il existe une vie après la crise.




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