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Les trois vies de Pedro Monasterio, SDF devenu libraire

mardi, 21 janvier, 2014 - 12:11

De la rue aux livres: Pedro Monasterio est aujourd’hui à la tête de deux librairies, au cœur de Madrid. Mais de 2005 à 2008, ce sexagénaire espagnol a vécu sans domicile fixe. Notre correspondante l'a rencontré. Portrait.

 

Dans les rubriques société et faits divers des journaux, les happy end sont rares. Mais le parcours de Pedro Monasterio prouve qu'ils ne sont pas inexistants pour autant. Ce libraire atypique a suscité l'admiration des Espagnols.

Asturien d'origine, économiste de formation et fils d’avocat, il a débuté sa carrière au sein de grandes entreprises et il est aujourd'hui à la tête de deux librairies. Mais avant d’être entouré de livres de Proust, de Dickens et d’auteurs russes, cet homme souriant de 61 ans s’est un jour retrouvé à la rue. Il a passé trois ans de sa vie à dormir dans des cartons. Trois vies en une, en quelque sorte.
 

"Ce n'est pas très important"

Pedro (ci-contre, extrait de l'entretien pour ViveLibroTV) n’aime pas parler des ces années. Comme si éviter le sujet permettrait au temps d'effacer ces moments douloureux. "Ce n’est pas très important", élude-t-il, bien que son histoire soit susceptible de toucher chacun. 

Rencontré dans sa petite librairie du marché de Diego de León, au coeur d'un quartier huppé de la capitale espagnole, Pedro parle avec fierté de ses livres. Il s'entoure d’œuvres d'écrivains classiques: Proust, Cortázar (l’un de ses écrivains préférés), Dickens, Dostoïevski… mais aussi de nouveautés grand public, comme le dernier Harry Potter.

Il y en a pour tous les goûts. Les gens s'étonnent de découvrir ici certains livres qu'on ne trouve pas dans les grandes chaînes de vente",

explique-t-il. Pas question cependant pour lui de vendre n'importe quoi: "J’ai refusé de vendre la quatrième édition du livre de Belén Esteban (pseudo starlette de la télé espagnole, ancienne épouse de torero, dénommée "la Princesse du peuple", ndlr). J’en aurais vendu beaucoup sans nul doute, mais il faut quand même respecter ses principes, imposer un minimum son éthique…" défend-il.
 

Des artichauts, des quartiers de boeuf, et des livres

Il a ouvert cette librairie, La Dama Boba, il y a un an. Une affaire qui marche, malgré la crise. "Au moins, je ne perds pas d'argent", tempère-t-il. Les clients sont pour la plupart des habitués du marché, qui viennent acheter là leurs fruits, viande et légumes.

Au début, raconte Pedro, ils ont été surpris de trouver des livres à coté des artichauts et des poires. "Mais de la même façon que l’on nourrit le corps, il faut nourrir l’âme", lance le libraire. Lyrique…mais pas moins pragmatique. A la question, "pourquoi s'installer dans un marché?", il répond sans détours:

Tout simplement parce que le prix du loyer est moindre que celui d’un local pied à terre".

Fort du succès de sa première librairie, Pedro en a ouvert une seconde il y a deux mois à peine, baptisée La Furagaña, qui se trouve également à l’intérieur d’un marché.
 

"Dans la rue, j’ai connu un pharmacien, et un très bon cuisiner"

Pedro Monasterio est aussi un auteur: Reducción de Daños (1), récit de ses jours dans la rue et des personnes qu’il y a côtoyées, est publié en 2012.

Quand les gens pensent aux sans domiciles fixes, ils les imaginent habituellement comme des toxicomanes, des faignants, des alcooliques… Moi, j’ai connu un pharmacien, un avocat, et un très bon cuisiner qui un jour est rentré chez lui et a trouvé sa femme avec un autre. Ils se sont séparés et il a tout perdu: la maison, la famille, et la tête",

raconte-t-il. "Il est toujours dans la rue, je le vois de temps en temps. Peu de SDF s’en sortent, mais ils ne sont pas tous alcoolos; en tout cas, ils ne le sont pas quand ils atterrissent dans la rue. Mais l’alcool aide beaucoup: il tient chaud et bloque les pensées", ajoute-t-il. Avant de conclure:

On se retrouve à la rue quand on a eu un gros problème dans sa vie et qu'on n'a pas su le gérer".

"Je dois beaucoup à un psychologue"

Pedro a passé trois ans dans la rue, de 2005 et 2008. Un médecin l'a aidé à revenir vers une vie "normale".

J’ai eu la chance et la volonté de le faire, il est difficile de trouver de l'aide. Je dois beaucoup à un psychologue de la Sécurité sociale, que j'allais voir une fois par semaine, et non chaque six mois, le délai habituel ici pour obtenir un rendez-vous. Il m’a énormément aidé, et nous sommes restés bons amis".

Son nouveau métier n'a pas été une évidence: l'ex-économiste a d'abord écrit sur un blog ("Indigence"), travaillé dans une radio, avant d'être finalement embauché dans une librairie. "J’ai toujours aimé lire. Je me sens bien entouré de livres, ils m’ont toujours aidé", explique-t-il.

Avec un collègue, il décide finalement de se lancer dans une nouvelle aventure et de monter son propre business. Leur idée: ouvrir une librairie sur un marché. Une nouvelle vie commence avec l'inauguration de La Dama Boba.
 

"Manger c’est bien, mais cela ne te sort pas de la marginalité"

Pedro dénonce l'innéficacité des institutions publiques et des associations à prendre vraiment en charge la réinsertion des sans-abris. "Au début, comme tu es plutôt propre, tu n’as pas le profil d’un SDF, donc tu n’obtiens aucune aide. Et après c’est principalement de l’aide alimentaire, ou des hébergements pour quelques soirs seulement"

La rue est dure, très dure, répète Pedro:

Tu as de l’aide oui. Les gens te donnent de la monnaie, une cigarette, à manger, etc… Mais un type qui vit dans la rue a surtout besoin de sortir de la rue, pas seulement de manger. Manger c’est bien, mais cela ne te sort pas de la marginalité".

"Les premiers temps, tu as honte, et tu te caches. Moi, je ne dormais pas durant la nuit, de peur de me faire attaquer. Je dormais durant la journée, au soleil, dans le fameux parc public du Retiro", se souvient-il.

Quand on cherche à savoir ce qui l'a conduit à la rue, l'homme reste sur la défensive: "Ce sont mes affaires" répond-il, avant d'ajouter: "J’avais des troubles psychologiques, mais c’est fini". Sa vie actuelle l'éloigne en effet chaque jour davantage de son passé: ses prochains mois seront rythmés par des présentations de livres, des lectures de poésie et des concours pour enfants.


(1) Reducción de daños (Limiter les dégats), Ed.Vive Libro. 2012.




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