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En Ukraine, « un début de victoire pour les manifestants »

mardi, 28 janvier, 2014 - 11:57

Annoncé comme un jour décisif pour la crise ukrainienne, ce 28 janvier tient ses promesses. Alors que le Parlement est réuni en session extraordinaire, le Premier ministre vient d’annoncer sa démission, des lois contestées ont été abrogées. Un premier pas qui reste insuffisant pour Alexandra Goujon, spécialiste de l'Ukraine.

Alors que la grogne se radicalise dans le pays, le Premier ministre ukrainien Mikola Azarov a annoncé sa démission ce mardi, et le parlement vient d'abroger neuf des douze lois anticontestation très décriées. Jusqu’alors, les réponses du président Viktor Ianoukovitch (comme l'offre de postes clé aux leaders de l’opposition) n’ont pas convaincues. L'analyse d'Alexandra Goujon, maître de conférences à l'université de Bourgogne et spécialiste de l'Ukraine (photo ci-dessous). 

Cette démission et ce vote du parlement changent-ils la donne des relations entre les manifestants et le gouvernement? 

Tout à fait, et sur plusieurs plans. Cette démission peut apparaître comme un début de victoire pour les manifestants, qui depuis deux mois n'obtiennent rien, si ce n'est la violence policière et le durcissement de la répression (notamment via la mise en place de lois liberticides). Elle montre que l'action de rue a enfin des résultats politiques. C’est donc une réaction particulièrement importante à la radicalisation du mouvement.

Rappelons que cette démission était demandée depuis déjà presque deux mois. C’est donc un premier pas, que conforte le vote du parlement, mais qui reste insuffisant. Il ne permettra pas de régler la situation dans son ensemble. En effet, les revendications aujourd’hui portent sur bien d’autres choses que la seule démission du gouvernement. Au-delà de l'abrogation des lois anti-contestations du 16 janvier qui vient d'être votée par le parlement (du moins pour neuf d'entre elles), sont aussi réclamés l'amnistie des manifestants, l'arrêt de la violence policière, et un retour à la constitution de 2004, selon laquelle des élections présidentielles doivent être organisées cette année.

Comment interpréter ce geste du pouvoir?

La démission du Premier ministre montre que le pouvoir qui jusqu’à présent a répondu par la force aux manifestants prend conscience que ce mode d’action ne permettra pas de résoudre la crise. Il a au contraire été contre-productif pour le pouvoir: l'usage de la force policière a en effet permis de rallier à la cause des contestataires des Ukrainiens qui ne l'étaient pas au départ. J’interprète donc cette démission, et le premier vote du Parlement, comme le signe que nous sommes désormais dans une phase de négociations politiques et que l'usage de la force, comme règlement de la crise, est passé.

Comment d’après vous la rue va-t-elle réagir?

Je pense que cela va permettre de calmer l'état de tension. Pour autant, je crois que les manifestants vont rester très mobilisés. Aujourd’hui, le Président n'est plus crédible. Le fait qu'il fasse volte-face sur les accords d'association avec l’Union européenne et se tourne vers la Russie a montré qu’il ne tenait pas parole, même sur des sujets essentiels. Ses dernières propositions ont été interprétées comme des provocations, des pièges, et non comme des propositions réelles. Donc cette démission du premier ministre peut-être perçue par les manifestants comme une tentative du président de sauver son poste, et en aucun cas comme une assurance qu’il ne fera plus usage de la violence. Même si pour ma part, je ne crois pas à un usage de la violence massive de la part du gouvernement: il me semble impensable, aujourd’hui, que l’Ukraine réprime dans un bain de sang les manifestations. L'abrogation des lois anticontestation vient conforter le fait qu'on s'oriente vers une décision politique.

Que peut-on attendre de plus de la session extraordinaire du Parlement?

L’Ukraine est aujourd’hui à la croisée des chemins: ou l’Etat d'urgence et la violence, ou la solution politique. Mais cette démission de Mikola Azarov, annoncée en début de session parlementaire, avec un objectif clair de calmer les esprits, ainsi que l'abrogation des lois anticontestation du 16 janvier, fait pencher pour la deuxième option. Cette session extraordinaire, décidée il y a trois ou quatre jours dans le cadre des négociations avec le pouvoir, a provoqué la méfiance. Elle a pu être interprété comme une tentative de gagner du temps, et suscité la peur qu’elle aboutisse à une déclaration de l’Etat d’urgence. Désormais, ces doutes semblent écartés.

Quels soutiens reste-t-il au Président? 

Le Président est en très grande difficulté; le fait qu’il ait poussé à la démission le premier ministre ne suffit pas: ce dernier était perçu comme une de ses marionnettes. Ianoukovitch a beaucoup misé sur l'usure du mouvement, qui n'a pas eu lieu. Il ne pensait pas qu'il prendrait cette ampleur là. Difficile, aujourd'hui, d'estimer quel soutien il garde dans sa base électorale: ceux qui ont voté pour lui en 2010 étaient pour beaucoup des déçus de la révolution orange, qui ont cru à sa promesse d'intégration européenne…Le Ianoukovitch d'aujourd'hui a bien changé! Et il est complètement décrédibilisé.

Imaginez la même chose à Paris: la Place de la Concorde complètement bloquée, des tentes, barricades, qui empêchent la circulation de toute la capitale: quel chef d'Etat peut se sortir d'une situation pareille en taxant des centaines de milliers de personnes d'extrémistes?

Il n'y a pas de tradition contestataire en Ukraine, surtout dans l'est du pays, et pourtant beaucoup de personnes ont rallié le mouvement suite à l'usage des violences policières. Ce sont loin d'être les extrémistes que présente le gouvernement. Même s'il est vrai que des groupes para-militaires sont présents, ils sont très minoritaires. Rappelons que le mouvement de départ est civique, composé de gens politisés, avec une conscience politique forte, inscrits dans des mouvements civiques, des associations créées avant le mouvement ou sur Maïdan. Il y a aussi des représentants de partis d'opposition, mais ils sont minoritaires. Au-delà de ce noyau dur de manifestants, des personnes moins fortement mobilisées se joignent également au mouvement. Si elles ne sont pas présentes en permanence à Maïdan, elles sont prêtes à descendre dans la rue si la situation l'exige. Ces manifestants "de la deuxième heure" forment un groupe très hétérogène, essentiel à la contestation.

Quant aux oligarches, qui sont des soutiens naturels de Ianoukovitch, ils n'ont aucun intérêt à une situation conflictuelle qui leur fait perdre de l'argent… Le plus riche d'entre eux, Rinat Akhmetov, s'est d'ailleurs récemment exprimé contre l'usage de la violence. 

L'Union européenne peut-elle et doit-elle prendre des sanctions contre l'Ukraine?

La situation est complexe. L'Union européenne, il y a deux mois seulement, négociait avec Viktor Ianoukovitch. Il semble difficile, quelques semaines plus tard seulement, de juger qu'il est un dictateur. Je crois que la condamnation des violences (qui sont d'ailleurs venues bien trop tard de la part du Président français) et l'usage de la menace sont suffisants pour l'heure. Car si des sanctions sont véritablement mises en place, il deviendra beaucoup plus difficile pour Catherine Ashton de venir en Ukraine, pour d'éventuelles négociations. L'Union européenne est aujourd'hui entre deux feux: condamner les atteintes aux principes démocratiques, ou poursuivre sur la voie d'un processus politique, dont la démission et l'abrogation des lois du 16 janvier sont aussi le signe.




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