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En Belgique, l’unité nationale vaut bien un poète !

vendredi, 31 janvier, 2014 - 10:31

La Belgique a depuis cette semaine son premier poète national. La mission de Charles Ducal ne sera pas anodine, dans un pays linguistiquement divisé. Ou comment faire de cette tradition vieillotte empruntée aux Anglo-saxons une arme de cohésion nationale.

Poète National, n’est-ce pas un peu pompeux ? ".

Certes, mais un poète national qui entame son discours d’acceptation en soulevant ce doute ne prouve-t-il pas que le titre peut être porté avec modestie et sens de l’humour ? Charles Ducal, premier poète national belge (si l’on exclut Émile Verhaeren, qui reçut le titre du roi Albert 1er en 1899 sans connaître de successeur), a conquis le public venu l’écouter à la librairie Passa Porta, dans le centre de Bruxelles, à l’occasion de son investiture.

Trois institutions culturelles -le Poëziecentrum de Gand, la Maison de la poésie et de la langue française de Namur et VONK & Zonen d’Anvers- ont lancé cette audacieuse initiative: elle permet ainsi à la Belgique de rejoindre le petit club des pays qui perpétuent une tradition d’époque romaine. Le titre latin de "poeta laureatus" (poète couronné de laurier) devient "poet laureate" en Angleterre, où le premier nommé est Ben Jonson en 1616. Il faut ensuite attendre quelques siècles pour qu’un autre pays anglophone, les États-Unis, adopte cette tradition tout en la démocratisant.

Finie l’époque des rois et des empereurs qui couronnent leur barde préféré. De l’autre côté de l’Atlantique, le titre se fait plus long et pragmatique: "Poet Laureate Consultant in Poetry to the Library of Congress". Nommée par le bibliothécaire du Congrès, lui-même nommé par le président des États-Unis, cette personnalité est chargée d’une noble mission: "Élever la conscience nationale vers une plus grande appréciation de la lecture et de l’écriture de la poésie".

Une femme nommée par la reine d'Angleterre en 2009

Concrètement, cela se traduit par huit mois de tournées, de publications, de conférences, de rencontres ou autres initiatives, pour lesquels l’auteur est rétribué 35 000 dollars (25 000 euros). Un salaire bien plus attrayant que celui du poet laureate britannique et ses 5 000 livres par an (6 000 euros). Nommé par le roi ou la reine pour une période de dix ans, ce dernier n’a en revanche officiellement aucune obligation. Mais on s’attend tout de même à ce qu’il commente en vers des événements importants, généralement liés à la famille royale.

Héritage du passé, cette figure institutionnelle et le protocole qui l'entoure peuvent apparaître anachroniques. Voire conservateurs. Ainsi au Royaume-Uni, il a fallu attendre 2009 pour qu'une femme reçoive pour la première fois le titre. Notons qu'en matière d'ouverture, la reine a tout de même fait d’une pierre deux coups cette année là, puisque Carol Ann Duffy (photo) est aussi le premier poet laureate ouvertement bisexuel.

Reste que cette tradition aux allures vieillottes ne semble pas perdre en prestige. Presque tous les États américains se sont dotés de leur poète officiel, ainsi que plusieurs villes. L’auteur beatnik Lawrence Ferlinghetti est notamment devenu le premier poet laureate de San Francisco en 1998.

Défi linguistique dans un pays trilingue

En Europe, les Pays-Bas ont leur Dichter des Vaderlands depuis 2000, le Pays de Galles son National Poet depuis 2005. La Belgique les a donc rejoints il y a deux jours. Elle n'est pas le premier pays multilingue à se frotter à l'exercice. Un défi linguistique semblable s'est présenté au Canada. Depuis 2002, le titre y est attribué en alternance à un auteur anglophone et francophone pour une durée de deux ans.

En Belgique, la présence de trois communautés linguistiques complique toutefois les choses, même si les germanophones représentent moins de 1% de la population.

Les organisateurs n’ont pas encore précisé le système de rotation du titre, mais le site web de l’initiative est en trois langues et lors de son discours d’acceptation Charles Ducal, qui est flamand, a parlé aussi bien néerlandais que français et allemand.

Car le poète national belge ne devra pas seulement, comme bon nombre de ses homologues, s’atteler à réduire la distance entre poésie et grand public (tâche dans laquelle il sera épaulé par trois quotidiens, l’Avenir, De Morgen et GrenzEcho). Son titre, peut-on lire sur le site, est "un projet d’échange littéraire établissant un pont entre les trois communautés linguistiques de notre pays".

Un projet socio-culturel et non politique, assurent les organisateurs, même si dans un pays bientôt en campagne électorale et dont les partis politiques sont presque tous communautaires, un discours comme celui de Charles Ducal fait rêver les partisans d’une Belgique apaisée.

Dans un climat où un nationalisme borné monte nos régions les unes contre les autres, je souhaite assumer ma fonction sous le signe de la solidarité entre Flamands, Wallons et germanophones",

a-t-il déclaré, en ajoutant peu après:

Je veux également me sentir le Poète National des personnes qui ne possèdent ni de nom, ni de papiers".

Humaniste avant tout, Charles Ducal a conclu en lisant dans les trois langues du pays son premier poème comme poète national:

 

—- Mot contre mot —-

De tous les mots les nôtres sont les plus faibles,

même si sans conteste ils siègent dans la bouche.

Nul ne leur répond, nul ne les viole.
Ils embrassent les étoiles, ils vivent hors terre.

D’autres mots remuent bras et jambes,

bourrent des crânes, enflamment la gorge.

Une lame dans le dos peut se dire caresse,

un pied dans le ventre échange nécessaire.

L’autre mot ne rime pas, il prouve tout court

que la réalité concorde avec votre journal.

Il pousse sur vos yeux, la télé s’allume,

et vous éblouit. Il nous rend obscurs et anxieux.

(Poème traduit par Pierre Geron, Danielle Losman et les autres membres du Collectif des traducteurs de Passa Porta).




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