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Le bizutage fait de la résistance en Europe

vendredi, 31 janvier, 2014 - 17:11

Et si le Portugal rejoignait la France? Après la mort de six étudiants à la suite d'un rite d’initiation, les syndicats étudiants et le Bloc de gauche tentent de faire adopter une loi anti-bizutage. En Europe, l'Hexagone mis à part, les bizutages sont souvent tolérés.  

Un électrochoc. Il aura fallu la mort de six étudiants, sur la plage de Meco, au Portugal, pour relancer le débat sur l'interdiction du bizutage dans le pays. Les jeunes, âgés de 21 à 24 ans, avaient loué une maison au bord de la mer afin de se livrer à divers rites initiatiques. Sur les sept participants, un seul a survécu à la noyade. Il reste aujourd'hui muré dans le silence.

Le Bloc de gauche (BE) et les syndicats étudiants portugais se sont saisis de l'affaire. Un texte de loi a été présenté au Parlement par le BE. Le parti réclame une enquête nationale sur le bizutage dont les résultats seraient rendus publics. Les syndicats d'étudiants, eux, demandent la création dans les universités d'un bureau d'intégration des nouveaux étudiants pour contrer l'étape du bizutage.

Le secrétaire d'Etat à l'enseignement pourrait mettre en place prochainement un code de conduite de l'étudiant précisant les droits et devoirs de tous les élèves des différents établissements scolaires au Portugal. Le document ferait également mention des peines encourues par ceux qui enfreindraient les règles.

En 2011, le BE avait déjà déposé une proposition de loi pour interdire la tenue des bizutages. Elle avait été rejetée en masse par la majorité de droite à l'Assemblée.

Au Royaume-Uni, les universités font leur loi

Les syndicats étudiants britanniques, notamment le NSU (National Union of Students), militent également pour une interdiction généralisée des "cérémonies d'initiation". Mais faute d'un cadre légal national, ce sont les universités qui font leur loi au pays de sa Majesté. Le plus souvent en fonction des drames passés. Ce fut le cas de l'Université de Reading, qui depuis 2008, suite à un dérapage, s'est dotée d'un encadrement réglementaire extrême afin de limiter ces pratiques.

Même chose pour l'université d'Exter. Un étudiant avait trouvé la mort en 2008 au cours d'une cérémonie d’initiation organisée par son club de golf. Le garçon, après l'absorption d'une trop grande quantité d'alcool, était mort d'une intoxication alcoolique en suffocant dans son propre vomi.

La faculté de Gloucester par exemple, avait été sous le coup d'une enquête, toujours en 2008, après la diffusion de photos et vidéos sur le net. On y voyait des étudiants forcés à boire du vomi ou obligés de conserver sur la tête des sacs plastiques. 

En France on légifère tant bien que mal

Il faut attendre 1988 pour que la France s'attaque de plein front au bizutage. Ségolène Royal, alors ministre de l'Education nationale, fait de cette tradition un délit "puni de six mois emprisonnement et de 7500 euros d'amende, et ce, que la victime soit consentante ou non." Un numéro vert est mis à disposition des victimes. Tous les ans, près d'une dizaine de plaintes donne lieu à des condamnations. Mais la tradition à la dent dure dans certains établissements.
 


A Paris, un bizutage de l'école HEC – Crédit: Durand Florence / Sipa.

Les débordements sont encore légions dans les grandes écoles et autres facs de médecine. En septembre 2012, le site d’information en ligne, rue89, est alerté par une lettre du contenu des soirées organisées par la prestigieuse école normale supérieure (ENS). On y lit que le BDE ( bureau des étudiants chargés d'organiser toutes les soirées) y est tout puissant:

Soutenus par la reconnaissance sociale d’appartenir à une 'grande école', par la puissance économique de leurs partenariats, leur hégémonie sur l’école, et le soutien de l’administration, ils défendent ouvertement le fait que les lieux qu’ils tiennent sont des lieux de non droit (…) Leur illusion de puissance est tellement forte que le simple rappel de la loi n’est jamais un motif reconnu comme valable, valide. Ils ne s’en inquiètent que médiocrement, et de fait, la seule instance à laquelle ils doivent rendre des comptes, est l’administration."

Les week-ends d'intégration sont aujourd'hui encore des lieux de débauche dont certains élèves sont victimes:

Il (le week-end d'intégration, ndlr) est synonyme de déferlements de violences en tout genre pour s’unir derrière un même rejet de tout ce qui ne s’apparente pas au groupe, mais aussi de moments d’humiliation, qui apprennent dès le départ à respecter la hiérarchie. (…) Il s’agit officiellement d’apprendre à se connaître, de repousser ses limites dans une illusion de toute puissance jamais démentie. Pour cela, l’alcool coule à flots, sans qu’aucune campagne de prévention sur les risques qu’il génère ne soit jamais déployée, sous peine de 'casser l’ambiance'. (…) L’injonction à boire, à faire la fête, à rentrer dans le jeu sexuel est permanente. Les personnes qui s’y opposent sont de fait exclues du groupe."

Le dispositif légal offre tout de même ses petites victoires. En 2012, par exemple, le très controversé BDE de Université Paris-Dauphine, JAPAD, a pu être dissous après une plainte déposée par un étudiant. Un "camarade" de soirée avait eu la bonne idée de lui graver le nom du BDE avec une capsule de bouteille dans le dos.

La Belgique plus laxiste

Forte de ce cadre législatif, Ségolène Royal s'est récemment permis de rappeler à l'ordre la Belgique. En octobre dernier, Fanny, une jeune française, a fait un oedème cérébral après un "baptême" (nom belge pour le bizutage). L'étudiante à la faculté vétérinaire de l'Université de Liège avait dû boire plusieurs litres d'eau afin de valider son baptême. La quantité était telle qu'elle est rapidement tombée dans le coma.

Emue par cette histoire, Ségolène Royal avait appelé Elio Di Rupo, le Premier ministre belge, à interdire les baptêmes dans l'ensemble du pays. Ce dernier lui avait froidement répondu, par presse interposée, que participer à ce genre de cérémonie relevait avant tout d'un choix personnel de l'étudiant. Le recteur de l'Université de Liège était également entré dans le débat en déclarant qu':

Il n’est nullement souhaitable de légiférer. Il y a suffisamment de lois en Belgique pour réprimer de tels comportements erratiques. Interdire les baptêmes ne résoudrait rien et porterait atteinte à un folklore généralement bon enfant. D’autres mesures, moins répressives et plus éducatives sont susceptibles de réduire ces débordements incontrôlés à l’avenir et on y travaille."

Le procureur général de Liège a indiqué qu'il y aurait "vraisemblablement des inculpations" dans ce cas précis. Les organisateurs pourraient être inculpés pour "traitement dégradant et inhumain" et "coups et blessures, volontaires ou non."

Binge drinking espagnol

Comme en France, les bizutages sont culturellement très courus par les étudiants espagnols. Parmi les nombreuses variantes de "novatadas", le nom de ces rituels d'intronisation des nouveaux élèves, la plus observée est aussi la plus basiques: forcer la jeune recrue à absorber de l'alcool jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus, le plus souvent entonnoir à l'appui.

L'association No màs novatatadas compile sur son site web d'autres exemples de bizutages pratiqués dans les facs espagnoles: les petits nouveaux, mains tendues, forcés de jouer les cendriers humains pour les anciens, qui vont jusqu'à leur mettre les cendres brulantes dans la bouche; passer une nuit entière sous le lit d'un ancien; avaler de la nourriture pour chien, de la terre, des pièces de monnaie; prendre une douche froide nu ou habillé, etc.

Cette association réclame que le bizutage soit inscrit, comme c'est le cas en France, dans le code pénal en tant que délit.

Simple exemple parmi d'autres, lors de la dernière rentrée, la chaîne de télé Antena 3 recueillait dans un institut supérieur madrilène les témoignages d'étudiants de première année, terrés dans leur chambre jusqu'à la fin du mois de rentrée, pour échapper aux "novatadas", pourtant interdites dans l'établissement.

 

La rentrée précédente, en septembre 2012, une étudiante de 24 ans était morte à Madrid, se jetant d'un pont donnant sur une voie rapide, après avoir subi une journée entière de bizutage de la part de ses camarades de l'Institut San Agustín.

En septembre 2013, 125 des 160 colegios mayores espagnols, sortes de grandes écoles post-bac, se sont formellement engagés à combattre le bizutage. Invoquant les "graves séquelles psychologiques" et l'atteinte aux libertés que génère cette pratique, ces établissements ont publié un texte, déjà signé par de grandes universités publiques espagnoles telles que la Complutense et la Pontificia à Madrid, ou les facs de Valence, Saragosse et San Pablo.

Reste que la majorité des universités espagnoles interdisent depuis longtemps les bizutages, sans pour autant parvenir à les empêcher. Et lors d'un accident, la loi du silence prime la plupart du temps.




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