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À Zurich, le ‘drive-in du sexe’ ou l’asile des prostituées hongroises

lundi, 10 février, 2014 - 15:49

La ville de Zurich a ouvert l'été dernier un drive-in du sexe. L'objectif est de mieux protéger les prostituées, mais aussi de les éloigner du centre. Six mois après son ouverture, le lieu est devenu la terre d'asile de jeunes roms hongroises. De Budapest, Myeurop s'est rendu sur place.

Quotidiennement, le train de nuit de Budapest – Zürich offre le même spectacle aux non-initiés. Des dizaines de jeunes Hongroises, à peine sortie de l’adolescence, s’en vont jouer de leurs charmes chez les Helvètes. Drôle de "tremplin vers l’emploi" que ce convoi EN467, surnommé "valse viennoise", qui charrie ces demoiselles -des Roms hongroises en grande majorité- de leur village jusqu’à Zürich, eldorado des banquiers et… des prostitué(e)s.

Tuer le temps sur Facebook

Elles voyagent "entre copines", avec ou sans leur "strici", ces proxénètes au regard effacé que je croise dans les couloirs. Les plus fortunées d’entre elles ont opté pour le compartiment couchette à quatre. Un vrai luxe. Les autres dormiront sur un siège pour la modeste somme de 39€, le prix du billet Budapest – Zürich.

Coques de smartphone rose, bottes noir rehaussées de strass, cheveux de jais et ongles peinturlurés: tels sont leurs signes de reconnaissance. Accrochées à leur mini écran, elles tuent le temps sur Facebook.

Vienne Hauptbahnhof, gare de Vienne. Elles sortent en griller une sur le quai. De retour à bord, 23h passé, elles se font belles et répètent: "Comme tu es belle" ; "Ich Liebe Disch". Réveil à 6h. Une demoiselle, la vingtaine tout au plus, discute avec la cheffe de wagon. "

Moi je n’ai pris qu’une petite valise mais ma pote a fait les bagages pour trois, pour moi aussi"

révèle-t-elle à sa confidente de circonstance.

Zürich Hauptbahnhof: tout le monde descend. Quelques prostituées en herbe retrouvent leur proxénète pour disparaître dans la foule des skieurs du lundi.

Zürich la libérale

En Suisse la réglementation concernant la prostitution est décidée au niveau cantonal et peut être amendée à l’échelon municipal. Zürich, bastion de la gauche en Suisse alémanique, a toujours eu une approche libérale en la matière. La prostitution y est légale depuis 1942 mais son exercice dans la rue est désormais cantonné à trois quartiers en ville. Même du côté des go-go bars de Landstrasse, elle y est officiellement interdite.

A Zürich, les prostituées cotisent, paient des impôts et doivent s’acquitter d’une licence annuelle pour exercer: 40 francs suisses (32 € environ). Par sûr que les demoiselles du train en disposent… Elles sont sans doute venues en Suisse éponger des dettes contractées en Hongrie, passant des mains des usuriers à celles des proxénètes. A moins que la dernière "votation" zurichoise en matière de prostitution n’ait modifié leur trajectoire vers d’autres villes de Suisse ou d’Allemagne, comme a pu le suggérer la presse hongroise récemment…

Car Zürich a nettoyé cet été le Shilquai, quartier du centre-ville où les jeunes Hongroises se serraient les coudes pour faire le tapin, irritant les résidents. Depuis, il est interdit de venir aguicher par ici. À la place a été inauguré fin août 2013 un système de "Drive-in du sexe", déjà testé en Allemagne et approuvé à 52,6% lors d’un référendum communal en mars 2012.

"Ici tout le monde parle hongrois!"

Soit un ensemble neuf "boxes" pour automobilistes et deux pour les ébats pédestres. Ces dames paient un droit d’accès quotidien (à hauteur de 4€) pour utiliser les infrastructures, ouvertes de 19h à l’aube. Une fois la transaction conclue, la prostituée monte à bord du véhicule de leur client, qui se gare un peu plus loin dans un box en bois.


(Ennio Leanza/AP/SIPA)

Dans le quartier industriel de Altstetten, à l'ouest de la ville, un panneau routier annonce la "Stricchplatz" (zone de prostitution), illustré d’un parapluie rose. On n’y accède qu’en voiture.

À 23h, un soir de semaine en février, il n’y a pas foule. Mais tout de même quelques clients au volant. Je fais un premier tour sur la piste, seule, bonnet masculin vissé sur le crâne, dans un véhicule prêté par un ami. Les filles n’y voient que du feu, elles me font signe d’approcher. L’une d’entre-elles s’esclaffe reconnaissant la supercherie. Je souris, contrite et j’observe la scène autour de moi.

Les négociations ont commencé avec les deux clients qui me précèdent. Plusieurs filles sont sur le coup. Finalement une brune en doudoune-string monte dans une Audi noire direction les box arc-en ciel. J’embraye direction la sortie pour aller rechercher mon chauffeur. J’enlève mon bonnet et m’installe sur le siège passager. C’est reparti pour un tour. A l’entrée de la zone de prostitution j’interpelle en hongrois trois jeunes filles. "Bonsoir, est-ce que quelqu’un parmi vous parle hongrois?", rires: "Ici, tout le monde!" s’exclame une jeune hongroise aux cheveux teintés très noir.

Silence de la ville

Sur la quinzaine de travailleuses du sexe réunies ce soir, toutes sont effectivement hongroises. Je profite pour les interroger sur ce que drive-in a changé pour elles. La réponse ne se fait pas attendre:

Le système est loin d’être idéal, on gagne beaucoup moins que quand on était à Shilquai. Les prix ont baissé. Si les clients étaient autorisés à venir à pied, on en aurait plus mais là, c’est pas le cas…",

me répond la collègue de la jeune brune. Une voiture approche, mon chauffeur accélère, je continue sur ma lancée passagère. Durant les vingt minutes que j’aurais passé sur le site, je compte six voitures et deux passes de quelques minutes à peine.


(John Heilprin/AP/SIPA)

Après avoir largement communiqué avec les médias lors du lancement de l’opération, les autorités zurichoises refusent aujourd’hui les sollicitations des journalistes pour mieux "assurer la réussite de l’initiative". En octobre 2013, dans le dernier communiqué de presse des services sociaux de la municipalité, les autorités tiraient un bilan positif des premières semaines.

"Zürich a souhaité réguler la prostitution dans la rue et assurer de meilleures conditions aux travailleuses du sexe, les premiers résultats confirment que nous sommes dans la bonne direction", peut-on lire.

Bordel du XXIe siècle ? 

La ville avait alors révélé qu’une moyenne de 50 à 100 véhicules par nuit abordent la quinzaine de filles du drive-in. La moitié des automobilistes éteignent le contact dans le box. "Les mesures prises par le conseil municipal depuis mai 2011 ont permis que la prostitution soit exercée de manière compatible avec les résidents et dans le respect de la dignité humaine".

C’est vrai qu’Altstetten pourrait bien faire figure de bordel du XXIe siècle. Des assistantes sociales (de l’association Flora Dora) sont présentes sur le drive-in, les box sont dotés d’un signal d’alarme ; un espace santé, et des douches sont accessibles en permanence. Enfin, le recours au préservatif est fortement incité par d'énormes affiches humoristiques. Rien de glauque. Au contraire.

Le but du drive-in est bien de réduire la violence dont sont souvent victimes des prostituées parlant à peine allemand. C’est ce qu'à pu souligner, il y a quelques mois, Ursula Kocher de l’association Flora Dora:

Avant les travailleuses montaient dans des voitures sans savoir où et comment elles finiraient".

Une fausse blonde parquée dans une cabane avec deux collègues, la vingtaine, confirme qu’elle se sent ici en sécurité:

Les assistantes sont là pour nous aider. C’est pas comme à Strasbourg où j’ai exercé une semaine dans une camionnette sans me laver et j’ai dû sortir la bombe lacrymogène pour calmer un type violent"…

De quoi plaider pour le drive-in du sexe de Zürich.




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