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Nazif Mujic: du tapis rouge au foyer de réfugiés

jeudi, 13 février, 2014 - 13:52

Sa performance dans La femme du ferrailleur, où il joue son propre rôle, lui a valu un Ours d'argent l'an dernier. Mais aujourd'hui, Nazif Mujic, bosnien rom vivant en Allemagne, est menacé d'expulsion. Son sort émeut la Berlinale. Portrait.

Nazif Mujic aime Berlin et il le dit. Comme l’an dernier, ce bosnien de 43 ans a enfilé un costume noir pour participer à la Berlinale aux côtés de stars plus connues que lui. Hôtel 5 étoiles, mets raffinés, Nazif Mujic a retrouvé le tapis rouge en tant qu’heureux détenteur de l’Ours d’argent du meilleur acteur, obtenu un an plus tôt pour son rôle dans La femme du ferrailleur (1).

Le film de Danis Tanovic avait également été gratifié du Grand prix du jury. Or cette année, ce père de famille au sourire édenté ne fait plus la Une des médias pour sa performance artistique, pourtant unanimement saluée, mais pour son parcours de vie.

"Il m'a été impossible de retravailler"

Nazif Mujic vit en effet depuis le mois de novembre à Berlin, non pas dans un bel appartement du centre ville, mais à une vingtaine de kilomètres dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. L’homme a quitté sa Bosnie Herzégovine natale avec femme et enfants, pour "chercher une nouvelle vie".

Si je n’avais pas gagné cet Ours d’argent, je n’aurais jamais eu l’espoir de changer de vie",

explique-t-il, le visage tendu. Le trophée lui a ouvert un nouvel horizon mais a aussi transformé son existence. "En pire" précise-t-il. Nazif Mujic a, en effet, l’impression d’avoir tout perdu. 

De retour dans mon village, l’an dernier, les gens m’ont jalousé, ils ont cru que j’avais gagné beaucoup d’argent, il m’a été impossible de retravailler comme avant".

A l’origine, ce père de famille, membre de la communauté rom de Bosnie, est ferrailleur. C’est son propre rôle qu’il a interprété avec brio dans le film de Danis Tanovic. De retour au pays et grisé par le succès du film, il a espéré durant des mois pouvoir décrocher un nouveau rôle et poursuivre sa nouvelle carrière d’acteur. En vain. Les propositions ne sont jamais venues.

Star et éboueur

L’argent gagné durant le tournage (3000 euros) a vite été mangé, entre la famille, les amis, le foyer et l’achat de médicaments pour soigner son diabète. Certes, il participe à des festivals, mais se plaint de ne gagner "que" 200 euros par apparition. "Le film est un succès mais où part l’argent?" demande-t-il, énervé. Le réalisateur Danis Tanovic, de son côté, explique régulièrement avoir tourné son film avec 17.000 euros en poche et estime que Nazif reçoit sa part. Ce contentieux a brouillé les deux hommes.

A son retour dans son village, la mairie lui a offert un job en tant qu’éboueur "avec sécurité sociale", mais Nazif reproche aux villageois de lui pourrir la vie.

Voilà ce qu’est devenue la grande star internationale",

lui lance-t-on. Les gens le prennent en photo et postent le tout sur youtube. Nazif accuse d'abord le coup, mais mentalement, il est sur le point de craquer. Son dos le fait souffrir, son médecin lui interdit de soulever de lourdes charges: il abandonne finalement son boulot à la mairie.

En novembre, il décide donc, sur un coup de tête, de tout quitter. Direction Berlin, la ville de son triomphe. Il a perdu les cartes de visite des membres du festival. Tant pis, il sait qu’il pourra de nouveau reprendre contact sur place. A Berlin, ce n’est pas la limousine qui l’attend à l’aéroport, mais son beau frère venu, lui aussi, demander l’asile quelques semaines plus tôt. Ensemble ils font les démarches administratives.

Les fonctionnaires sont impressionnés par son Ours d’argent et se prennent en photo avec. Mais ils l’avertissent: il n’a aucune chance d’obtenir l’asile. En 2013 aucun bosnien n’y est parvenu. Le pays est jugé trop stable politiquement et peu importe si la communauté rom du pays y est discriminée. Quant à la pauvreté, elle n’est pas un critère.

"Je donnerais tout pour rester ici"

Nazif Mujic encaisse mais veut y croire. Il emménage dans les 30 mètres carrés d’un foyer de réfugiés, avec toilettes et douches communes. Il reçoit des colis alimentaires et un pécule pour son tabac. "Ces conditions sont 100 fois meilleures que celles que nous connaissons en Bosnie" reconnaît-il. "Je donnerais tout pour rester ici". Quatre semaines plus tard, il reçoit la réponse des autorités allemandes: sa demande est rejetée. Il doit quitter le pays d’ici au 26 février sinon il sera expulsé. Lors d’une conférence de presse donnée le 7 février, il avoue "préférer se pendre plutôt que de retourner en Bosnie".

Nazif Mujic a le sourire tendu et jauni par le tabac. Ses espoirs reposent sur les organisateurs de la Berlinale. Le directeur a publiquement pris son parti. Affirmant tout faire pour l’aider, il a embauché une avocate et lancé une pétition pour que le bosnien obtienne un permis de séjour. Nazif dit pouvoir faire "n’importe quoi, du moment qu(il) puisse faire vivre sa famille", mais au fond de lui il espère un vrai coup de pouce, "pourquoi pas un rôle dans un nouveau film". Mais cela, le directeur de la Berlinale dit ne pas pouvoir le lui offrir.

En attendant sa probable expulsion, et alors que la Berlinale s’achève avec strass et paillettes, Nazif Mujic continue d’y croire et de plaider sa cause. Invité d’une association spécialisée sur les Balkans, il raconte la guerre d’ex-Yougoslavie durant laquelle il a combattu 4 années, aux cotés des musulmans bosniens (qu'on appelle "bosniaques"), et dans laquelle il a perdu l’un de ses frères. L’homme renifle, il est ému. Son auditoire aussi, car il sait que le compte à rebours a commencé.


(1) film en salles en France le 26 février 2014




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