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En Turquie, la mort de Berkin ravive la flamme de Gezi

jeudi, 13 mars, 2014 - 09:06

Environ 200.000 personnes se sont réunies hier à Istanbul pour assister aux funérailles de Berkin Elvan, un adolescent de 15 ans. Dernière victime des répressions de juin, il est décédé après plus de 250 jours de coma. Sa mort remobilise les opposants au gouvernement. Reportage.

Hier, en plein centre d’Istanbul, les rues étaient noires de monde. Mercredi 12 mars, la foule s’étendait sur plusieurs kilomètres, d’Okmeydani à Şişli. La marche devait conduire jusqu’au cimetière de Feriköy, pas très loin de la place Taksim, là où le cercueil de Berkin Elvan a été déposé. Mais à moins d’être en tête de cortège, il était impossible d’avancer dans cette marée humaine. 

Erdoğan Assassin!"

criait une femme dans la foule. Cette mère de famille d’une quarantaine d’années était accompagnée d’un groupe d’amies. Toutes ont une photo de Berkin dans une main, et une miche de pain dans l’autre. Du pain, il y en avait partout dans les rues, sur les tables, placardé aux murs. C’est devenu le triste symbole de la mort de l’adolescent qui a reçu en juin dernier, en marge d'une manifestation antigouvernementale, une grenade lacrymogène dans la tête alors qu’il sortait acheter du pain. Il est décédé mardi des suites de ses blessures, après plusieurs mois de coma. 

Cela nous prouve qu’il n’y a ni loi ni justice dans ce pays', expliquait la femme, 'Je sais que mes enfants ne grandiront pas dans un pays apaisé, sécurisé. Ce qui est arrivé à Berkin pourrait arriver demain à l’un de mes enfants".


Sur les murs de la mosquée Şişli, à Istanbul, un portrait de Berkin accompagné de pain, symbole de la répression du régime.  Crédits: Bayram Erkul

A l’inquiétude des parents s’ajoutait la colère de tous. Ce mercredi, les générations avançaient côte-à-côte. Les étudiants avaient boycotté la fac, les lycéens ont rejoint le groupe après leurs cours, et il y avait même ce vieillard, 80 printemps passés, un peu à la traîne dans le cortège, qui a souhaité participer à la marche. Face à la mosquée de Şişli, moitié du chemin pour les uns, terminus pour les plus fatigués, un homme d’une cinquantaine d’années discutait avec un groupe d’étudiants:

Bien sûr, j’aurais préféré me recueillir tranquillement chez moi, pleurer seul. Mais ce n’est pas le moment. Il faut se battre! Il faut tout faire pour arrêter ce gouvernement impérialiste, cette dictature!"

Le retour des affrontements avec la police

L’un des étudiants croisé dans le cortège s’est effectivement battu: la veille des funérailles, il a reçu une bille en plastique lancée par un policier lors des affrontements sur la rive asiatique. Des affrontements meurtriers: deux personnes ont été tuées, selon National Turk, un policier et un manifestant. L’œil gauche encore en sang, le pansement frais, cet étudiant sortait à peine de l’hôpital quand il a rejoint la marche. 

Istanbul a un autre visage aujourd’hui. Berkin et les autres ne sont pas seuls. Ils ne seront peut-être pas les derniers à mourir, mais nous nous battrons jusqu’au bout pour faire payer au gouvernement ce qu’il nous a fait."

A peine cinq minutes après la cérémonie, la marche qui avait été calme jusqu’ici a été interrompue par les milliers de policiers et les centaines de camions blindés déployés dans le quartier. Beaucoup de gaz lacrymogènes ont été lancés afin de disperser les manifestants. Les affrontements ont duré jusque tard dans la soirée à Istanbul et dans d’autres villes.

Berkin Elvan est la septième et dernière victime décédée suite aux répressions du mois de juin dernier. Tout avait commencé par une manifestation anti-gouvernementale pour préserver le parc Gezi, l’un des seuls espaces verts du centre d’Istanbul.

Le mois de juin s’était alors transformé en révolte populaire, à charge contre le Premier ministre et son gouvernement, dans les grandes villes du pays. De violents affrontements entre les manifestants et la police avaient éclaté faisant des centaines de blessés graves.

Berkin a rejoint Ali Ismail Korkmaz et les autres victimes de la répression, hissés au rang de symboles par une partie de la population. Le gouvernement n’a jusqu'alors toujours pas présenté d’excuses officielles suite à l’annonce du décès de l’adolescent. Les réactions politiques, en revanche, vont bon train. Egemen Bağış, l’ancien ministre des affaires Européennes, a comparé les personnes prenant part aux funérailles de Berkin à des nécrophiles.

Des élections sous tension

La course aux élections municipales du 30 mars prochain se déroule sous tension. Hier, les rues d’Istanbul étaient en deuil pour Berkin, mais certainement pas pour Gezi.

Depuis deux mois, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan est empêtré dans un scandale de corruption. Depuis quelques semaines, des conversations téléphoniques entre le Premier ministre et ses proches circulent sur Youtube (le Premier ministre a menacé de fermer Youtube et Facebook en cas de victoire électorale). Si les enregistrements sont vrais, ils mettent directement Recep Tayyip Erdoğan en cause. Ce à quoi s’ajoute une série de lois assurant pour le gouvernement un meilleur contrôle d’internet et de la justice.

Chaque jour connait son lot de retentissements dans ce qui ressemble plus à un théâtre politique qu’à une période électorale. Ces derniers évènements ne font donc qu’amplifier la colère des opposants au pouvoir. Reste aux électeurs à faire entendre leurs voix. Rien n’est encore joué. Recep Tayyip Erdoğan s’est érigé en leader ces dix dernières années et il semble toujours disposer du soutien d’une large partie de la population.




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