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L’Europe en BD, épisode #4 dans l’Espagne franquiste

jeudi, 20 mars, 2014 - 17:19

Quatrième épisode de notre tour d'Europe de la BD: l'Espagne franquiste vue par Jaime Martin. Un étonnant récit du service militaire d'un jeune appelé, envoyé à Ifni, au Maroc.

C'est quoi ?

Les guerres silencieuses est une bande dessinée sur le service militaire des jeunes Espagnols envoyés à Ifni, au Maroc, dans les années 60. Elle raconte l'extrême dureté de la vie sur place, entre conditions matérielles exécrables et hiérarchie haineuse, et l'absurdité de la mission attribuée à ces appelés, dans une colonie espagnole finalement abandonnée en 1969. L'auteur retrace en fait l'histoire de son père et lui rend hommage. Paru en français en 2013, ce volumineux ouvrage (152 pages), en couleur, est édité par Dupuis dans la collection Aire libre.

C'est qui ?

Jaime Martin, un auteur espagnol. Jaime Martin dessine depuis maintenant près de trente ans, de la bande dessinée et de l'illustration. Il a commencé sa carrière dans la presse, à fin des années 80: il publie alors ses dessins dans des magazines et des revues, sur une note humoristique ou personnelle. Ses bandes dessinées sont aujourd'hui publiées dans de nombreux pays, dont la France. En 2014, Les guerres silencieuses, son dernier ouvrage en date, a été retenu dans la sélection officielle du 41e Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.


                                                                                             © Dupuis

Où ça en Europe ?

En Espagne, alternativement dans les années 50, 60 et de nos jours. Autobiographique, l'histoire s'ouvre dans l'appartement de Jaime Martin. Le dessinateur est en panne sèche d'inspiration. Mais quelques pages et un déjeuner chez les parents plus tard, la donne change. Là voilà son histoire: ce sera celle de son père, et de son service militaire au Maroc. Un père qui à chaque repas en famille "bassine" sa femme et ses enfants avec "ses guéguerres militaires", dont le fils Jaime, après les avoir dédaignées, découvrira en fait l'ampleur et la force. Il entreprend donc le récit de la jeunesse de ses parents.

Direction les années 50, avec d'abord l'enfance de la mère, surnommée, elle et ses sœurs, les "bouteilleuses", parce que la famille est spécialisée dans la collecte et le recyclage du verre. Puis celle du père, et la rencontre des deux. Ces pages sont aussi la chronique d'une autre époque socio-économique: "L'Espagne c'était le tiers-monde", dit le père. Un père qui va d'ailluers vite quitter ce tiers-monde pour l'autre rive de la Méditerranée: classe de recrue numéro 37, départ à bord d'un navire jusqu'à l'île de la Palma, puis dans de vieux DC3 et DC4 jusqu'au Maroc.


                                                            © Dupuis

Commence alors le cœur du récit. Nous sommes à Ifni en 1962. Territoire espagnol depuis un vieux traité signé en 1860, Ifni, tout comme le Sahara occidental, est alors tout ce qu'il reste à l'Espagne franquiste après la décolonisation, qui a libéré en 1956 le Maroc du joug franco-espagnol. En 1957, l'Armée de libération marocaine y attaque les positions espagnoles. Une guerre Espagne-Maroc éclate, censurée en Espagne par Franco et passée à la trappe de l'histoire. Un an plus tard, un cessez-le-feu est signé. La colonisation d'Ifni sera définitivement démantelée en 1969.

C'est donc dans un territoire hostile, pas vraiment en guerre mais assurément en sursis, que débarque le père de l'auteur. Ce dernier s'emploie à décrire avec force détails et anecdotes le quotidien de son père et de ces garnisons qui, manque de pot, sont tombées à Ifni: la routine au camp militaire, les pompes, les petits déj' insipides pris à même le sol, la contrebande de nourriture, les chefaillons haineux, qui frappent et insultent à tour de bras, la méningite et ses morts, les rats, la crasse et les punaises qui vous dévorent la peau… Et tout ça pour quoi? Pour défendre l'inutile orgueil de l'Espagne.

Résultat, une armée sans combat, qui s'entraîne et traîne, des mois durant. Ces apprentis soldats croisent pour seul "ennemi" des petits vieux marocains et leur âne, ou des jeunes qui leur livrent en douce, moyennant pesetas, des sangliers pour diversifier leurs repas.

 
                                                                                                   © Dupuis

Ce qu'on a aimé

Les guerres silencieuses est un étonnant récit hybride. Les genres s'y mêlent (autobiographie, album photo familial, manuel d'histoire, …) pour dresser un double portrait. Celui du père, un peu bourru, crispé sur le souvenir d'une jeunesse volée par Franco et sa maudite armée ; et celui de l'Espagne du milieu du siècle dernier, ses codes, ses traditions, son conservatisme, qui font sourire le fils.

D'un coup de crayon vigoureux et coloré, entrecoupé de photos d'archives sépia, Jaime Martin ressuscite aussi un épisode sombre et longtemps passé sous silence en Espagne, au même titre que la guerre d'Algérie en France. A Ifni, Franco aura maltraité à la fois le peuple Marocain et les soldats espagnols. Le premier en lui volant sa souveraineté, les seconds en les réduisant à l'état de bêtes brimées dans les dunes de la porte atlantique du Sahara.


Les guerres silencieuses, de Jaime Martin, éditions Dupuis (collection Aire libre), 152 pages couleur, 24€.




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