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Un ovni politique torpille l’échiquier politique grec

jeudi, 27 mars, 2014 - 15:46

En Grèce, l’arrivée d’un nouveau parti politique renforce le climat démagogique de la campagne électorale grecque. Il est conduit par une vedette de la télévision privée, nouveau Beppe Grillo aux accents helléniques. 

Un nouvel acteur vient de débouler sur la scène politique grecque, tel un fleuve en crue balayant tout sur son passage… To potami, (le fleuve, en grec): c'est justement le nom de cette formation apparue deus ex-machina il y a quelques jours, à deux mois des prochaines élections européennes et municipales.

Ce dessin humoristique (à gauche*), paru le 19 mars dans le quotidien Ethnos, présente le leader de ce nouveau groupe politique: Stavros Theodorakis.

To potami, fleuve apolitique 

A la surprise de tous, il y a dix jours, ce célèbre journaliste, homonyme du compositeur Mikis Theodorakis, a arrêté net sa carrière médiatique pour entrer en campagne. Son terrain d'action est sa ville natale de l’île de Crête, La Canée. 

Peut-on faire de la politique, sans background politique? Je veux y croire. Je veux m'exprimer, m'engager, et que tu t'engages, toi aussi. Que nous soyons nombreux. Pour devenir un fleuve qui va changer la Grèce".

Les résultats ne se sont pas fait attendre. Selon les instituts de sondage, ce mouvement est désormais la troisième force politique du pays, avec "une dynamique qui pourrait atteindre un résultat à deux chiffres" aux prochaines élections. To Potami se veut apolitique, constitué de personnalités diverses, et empruntant des idées à la droite comme à la gauche.

Stavros Theodorakis, ex-journaliste star du petit écran

Stavros Theodorakis est connu de tous les Grecs grâce à "Protagonistes", son émission-culte, présentée tous les dimanches soirs sur la chaîne privée la plus regardée de Grèce, MEGA TV (l’équivalent de TF1, du temps de sa splendeur).

Une émission kaléidoscope rassemblant beaucoup de moyens, et surfant chaque semaine sur un sujet tabou de la société grecque. Les reportages sur le terrain sont nombreux (une rareté en Grèce), et marqués par l’omniprésence de Stavros Theodorakis, baskets et sac à dos, discutant, plus qu’interviewant, ses interlocuteurs.

Une sorte d'"Envoyé spécial" sur un seul thème, à la première personne, à mi-chemin entre "Des Racines et des ailes" et "Rendez-vous en terre inconnue". Une immersion affectivo-médiatique hebdomadaire chez les Roms de Grèce, les homosexuels, les émigrés sans-papiers, les feuilletons turcs, les condamnés à mort, les enfants albanais de retour forcé au bled, les adolescentes qui avortent…

Copinage médiatique?

Copinage ou connivence, la présence médiatique de cette nouvelle formation est massive ces derniers jours. La presse grecque s'interroge à la fois sur un mouvement qui n'a pas de programme, sur les capacités d’un seul homme à mobiliser les foules, et enfin, sur la personnalité de ce sauveur d'un peuple en déroute.

Ce dernier est souvent comparé à l’italien Beppe Grillo, davantage pour sa démarche que pour son style ou son parcours. Les deux hommes semblent en effet partager la volonté de regrouper des "personnes inquiètes venant d'horizons divers, non-politiques et qui veulent prendre en main une situation qui ne leur convient pas".

Dans un article au titre en forme de jeu de mots ("Emporté par la rivière"), le site Protagon, lancé par Stavros Theodorakis, ne croit pas au miracle. "Une hirondelle ne fait pas le printemps!", affirme-t-il.

Quant au journal de tendance centre Ta Nea, sur lequel Stavros Theodorakis a publié de nombreuses tribunes, il témoigne d'un a priori positif sur ce nouveau mouvement. To Potami s’est construit sur les ruines du Pasok, le Parti socialiste:

Les cartes sont redistribuées, ce qui ne peut pas faire de mal".

Même son de cloche du côté du quotidien de référence de droite, Kathimerini, pour qui la formation de Stavros Theodorakis répond à une véritable demande et permet de "changer le paysage politique". Un autre magazine, plus à gauche, Unfollow, estime qu'

à l’heure où le paysage politique s'effrite, l’émergence d’un tel mouvement s’explique dans la Grèce actuelle par sa nouveauté et  sa volonté de rompre avec les partis et figures traditionnelles".

Formation attrape-tout

La question reste de savoir comment, sans véritable programme et positionnement, cette formation attrape-tout pourra prospérer et ne pas s’écrouler comme un château de cartes. Le site Protagon rappelle que le journaliste devenu homme politique n’est pas totalement vierge politiquement:

  • Il a soutenu les différents plans de rigueur qui ont rendu le pays exsangue.
  • Il a également sans doute pour partie contribué à la banalisation de l’Aube dorée, par le traitement intimiste qu’il accorda à ses représentants lors de nombreuses émissions.

Jouant sur les double sens, le site conclut que "le fleuve est sans doute capable de tout laver", en référence au célèbre aphorisme du philosophe grec antique Héraclite ("c’est toujours le même fleuve, ce n’est jamais la même eau"), qui a inspiré la création du mouvement.

Faire perdre la gauche

Mais c’est le Syriza, le parti politique de la gauche radicale, donné gagnant aux prochaines élections, qui réagit le plus violemment. Non sans raison. Car ce météorite politique peut fausser le débat, en détournant des votes de protestation dans une voie sans issue. Il pourrait ainsi menacer l'actuelle chance, pour la gauche de la gauche, de prendre les rênes du pouvoir en Grèce. 

Le journal Avgi, politiquement affilié à Syriza, considère qu'à défaut de véritable positionnement ou propositions sur les thèmes majeurs que sont la crise ou le chômage, Stavros Theodorakis utilise les codes télévisuels émotionnels pour séduire, sans pour autant agir:

Il ne dit rien pour être accepté de tous",

et surfe seulement sur l’exaspération. Le soupçon d’une arrivée télécommandée par les opposants de Syriza (à savoir la coalition au pouvoir, qui a obéi au doigt et à l'oeil aux injonctions de la troïka sur la politique de rigueur), qui permettrait que "tout change pour que rien ne change", selon la célèbre formule du Guépard de Giuseppe Tomasi, commence à se faire jour.


*Légende du dessin:
1° personnage : "Ce n’est pas un économiste, mais il peut sauver l’économie … Ce n’est pas un intellectuel, mais il peut réformer l’éducation et la santé, terrasser le chômage et la fuite fiscale!… Ce n’est pas un musicien, mais il peut écrire l’hymne du parti…"
2° personnage : "C’est un journaliste ?"
Piano : Gling, glong (fausses notes)
"Nous sommes un, nous sommes deux, nous sommes trois, nous sommes mille vingt-trois…" (Paroles d’une chanson de lutte contre la dictature de Mikis Theodorakis).




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