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L’Europe fait bouillir le lait grec

mercredi, 2 avril, 2014 - 08:18

C'est une denrée hautement sensible en Grèce: la mise en conformité du lait grec aux standards européens a failli renverser la coalition au pouvoir. Finalement, Athènes a choisi de s'aligner. Autopsie d'un produit emblématique de la vie chère. 

Ce n'est pas une histoire d'O, mais bien une "histoire de lait" qui a failli mettre en péril la coalition grecque, dimanche soir. La veille, elle avait déjà entraîné la démission du vice-ministre de l’agriculture.

Tout est parti de la loi sur la réforme des marchés, texte destiné à satisfaire les créanciers de la Grèce pour que le pays puisse recevoir une nouvelle tranche d'aide. Un projet de loi fourre-tout, prévoyant la libéralisation de nombreux prix comme ceux du livre ou des médicaments, mais aussi un changement de la loi fiscale, la recapitalisation des banques, l’ouverture du travail le dimanche, la mise en disponibilité de fonctionnaires, ou encore… la conformité du lait grec aux standards européens avec l'ouverture à la concurrence du lait "frais".

"Le lait, sinon rien"

C’est sur le lait que les crispations ont été les plus fortes. Plusieurs parlementaires de la coalition ont menacé de ne pas voter. Matthias Mors, le représentant de la Commission européenne, avait prévenu: "le lait, sinon rien". La menace était claire: si la loi ne passait pas, la Grèce ne recevrait pas la tranche de prêt de 10 milliards d'euros tant attendue. 

Elle a finalement été approuvée au parlement en procédure d'urgence, dans la nuit du 30 au 31 mars, à une voix de la majorité seulement, et après démission, on l'a dit, du vice-ministre de l’agriculture. 

Le vote n'est pas allé sans quelques surprises: l’ancien maire conservateur d’Athènes Nikitas Kaklamanis et surtout l’ancien premier ministre socialiste Geórgios Papandréou ont voté "non".

Le lait grec, toute une histoire

Le lait grec a une spécificité par rapport aux autres pays européens. Ces derniers ont deux types de lait: un lait pasteurisé, avec date de péremption jusqu’à 15 jours, et un lait stérilisé UHT, valable 9 mois. En Grèce, il y a un lait frais, valable 5 jours, provenant uniquement de sociétés grecques – pour des raisons de délais et de transport -, et un lait pasteurisé, avec une date de péremption lointaine.

La Commission européenne, sur les recommandations de l’OCDE, a exigé, avec succès, que la Grèce se conforme au modèle européen de concurrence.

   Légende du dessin*

Disparition des petits producteurs

Le monde paysan grec s’est soulevé contre cette abolition du "frais", en dénonçant l’ouverture du marché aux multinationales laitières. Pour Panagiotis Peveratos, président de l’Union des éleveurs grecs, l’allongement de validité du lait frais provoquera l’arrivée en masse de sociétés étrangères, et portera atteinte à la production nationale, entraînant la mort de villages entiers, en particulier en Grèce centrale et du Nord.

Certains évoquent même un risque sanitaire, avec un lait de provenance discutable, à l’image du lait frelaté qui avait fait de nombreuses victimes en Chine en 2008. Mais surtout, cela entraînera une accélération de la disparition des petits producteurs.

En 2004, ils étaient 8640. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 3680. Ils subsistent avec de nombreuses difficultés, en particulier financières, qui les empêchent parfois de bien nourrir les bêtes, comme le souligne Michalis Tzima, éleveur de vaches à Ioannina, capitale de l’Epire.

Le lait grec, le plus cher d’Europe

Le système grec traditionnel est cependant loin d'être parfait, notamment pour le consommateur. De nombreux observateurs font remarquer que le lait grec est le plus cher d’Europe, à 1,50€ lelitre, soit environ 50% plus cher que la moyenne européenne.

Les raisons sont nombreuses:

  • Le litre de lait est payé 0,45€ au producteur (contre 0,34€ en Allemagne).
  • Il y a un gaspillage monstre dû au retour de nombreux invendus.
  • La récolte des bidons de lait a un coût élevé, car les unités de production sont trop petites, gérées de façon non professionnelle (par exemple, il n'y a pas de coopératives). Elles sont de plus trop dispersées.
  • Les éleveurs sont trop bien habitués aux subventions, distribuées sans trop de contrôle. 
  • A cela, il faut ajouter un prix du transport domestique exorbitant: cela revient plus cher de transporter de la marchandise de Thessalonique à Athènes que de Thessalonique à Francfort!
  • L'ensemble de la filière évolue dans un climat d’entente quasi-mafieux.

L'entente mafieuse a été tellement flagrante sur le lait que la justice s'est saisie de l’affaire dite du "Cartel du lait" et a incriminé cinq entreprises laitières sur la période 2004-2006: DELTA, MEGVRAL, OLYMPOS, AGNO-KOLIOS et NESTLE-Hellas.

Elles ont été jugées coupables d’association de malfaiteurs, avec entente sur les prix, sur les conditions de vente et les échéances. Le "cartel du lait" se répartissait les marchés, les sources d'approvisionnement, les débouchés, mais déterminait aussi la quantité des produits à fabriquer, répartissait les bénéfices entre les différentes entreprises…Le cartel, dissous, a été reconstitué de façon souterraine depuis.

Plus c'est cher, meilleur c'est!

Les intermédiaires, trop nombreux et trop gourmands, sont un problème endémique de l’économie grecque. Le lait acheté au producteur à 0,45€ est vendu 1,50€ au consommateur. Soit trois fois plus. C’est un phénomène généralisé. Pour de très nombreux produits, les prix en Grèce sont en moyenne 50% plus chers que dans d’autres pays d’Europe, selon une étude effectuée par IELKA

Le même dentifrice de LIDL, la même étagère IKEA sont beaucoup plus chers en Grèce qu'ailleurs en Europe. Les multinationales ont intégré dans leur marketing la mentalité du consommateur grec: plus un produit est cher, meilleur il est.

Seuls les étudiants ou les voyageurs de retour d’Allemagne ou de Grande-Bretagne s’étonnent de voir leurs produits préférés à des prix incroyablement moins chers dans les supermarchés à l’étranger. Et encore plus de trouver un produit grec, comme le yaourt de la marque FAGE, à 1,45€ à Paris, alors qu'il est à 2,20€ à Athènes et qu'on le trouve encore plus cher dans les îles.

Un marché oligopolistique

Une autre cause de cette cherté de la vie est la situation oligopolistique du marché grec. Pour de nombreux produits, seules deux ou trois entreprises se partagent jusqu'à 90% du marché.

Dans le même temps, la production locale s’effondre au profit des importations. La Grèce importe de tout, de la viande jusqu’aux fruits et légumes et même de l’huile, dont elle est pourtant un des plus grands producteurs du monde. Et l'on est parfois surpris de trouver, sur un marché salonicien, des citrons d’Argentine, alors que les citronniers de tous les jardins avoisinants regorgent de fruits…

Bataille des collectivités contre les intermédiaires

Une prise de conscience de ce problème a commencé avec la crise et la diminution drastique des salaires. Des initiatives, relayées par les réseaux sociaux et les médias alternatifs, ont éclos. Comme le fameux  "mouvement des patates",  qu’a lancé Diana Patera de l’association "O topos mou" (mon terroir).

La militante a pris contact avec des producteurs de pommes de terre de Nevrokopi qui avaient refusé de vendre aux intermédiaires leur production à des prix jugés trop bas (seulement 10 centimes le kilo). Le mouvement a décliné depuis, s'étant – parfois violemment – heurté à la mafia des intermédiaires.

Aujourd’hui, face à la paupérisation croissante d’une large partie de la population, différents collectifs et municipalités ont pris le relais. Ils organisent régulièrement des ventes directes de producteur au consommateur, avec des prix bas et des produits de qualité. C'est le cas notamment de nombreuses mairies populaires de la banlieue d’Athènes: Chalandri, Paianas, Pallini, Aigaleo, Irakleiou, Argyropoulis-Elliniko. Même la banlieue chic s’y est mise. Pandelis Tsitsibasis, salarié de la municipalité de Marouss, à l’ouest de la capitale, organise des ventes tous les mois depuis 2012:

Les gens sont de plus en plus demandeurs et ils insistent pour que l’on organise plus vite la prochaine action",

explique-t-il. Les municipalités de province s’y sont mises aussi, comme celles de Magnésie, de Thessalie, de Macédoine, du Péloponnèse et Crête.

Mais ces sympathiques initiatives ressemblent à des cautères sur des jambes de bois. Le vote de dimanche soir démontre une nouvelle fois que c’est l’ensemble du fonctionnement de l’économie grecque qui est à revoir de fond en comble.


*Légende du dessin publié sur Ethnos:
Nuage, en haut: "Multinationales du lait"/ 1°: "On a trouvé la solution" / 2°: "On va sauver du cataclysme un couple de producteurs grecs"




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