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La « marraine » Merkel au secours de la coalition grecque

jeudi, 10 avril, 2014 - 11:50

Ce vendredi, Athènes recevra la visite de la "nouna", la "marraine": c'est le nouveau surnom que les Grecs ont donné à la chancelière allemande. Un alter ego féminin du Parrain, allégorie de la tutelle imposée à la Grèce par la Troïka.

Demain, vendredi 11 avril, Angela Merkel est attendue à Athènes. Le comité de réception risque d'être mouvementé. Ce matin, une explosion a eu lieu dans la capitale, créant le chaos au centre-ville. 


Une voiture piégée a explosé devant le siège de la Banque de Grèce dans le centre d'Athènes, sans faire de victime, ce jeudi 10 avril. Crédits: Petros Giannakouris/AP/SIPA

Après des années de désamour, la chancelière semble s’être convertie ces derniers temps en une "drôle de philhellène", comme le titre un quotidien du matin. Samedi dernier, au congrès des Chrétiens-démocrates à Berlin consacré aux élections européennes, elle déclarait:

Je me réjouis désormais de ne plus avoir à me préoccuper quotidiennement de ce qui se passerait si la Grèce n’était pas dans l’eurozone. La Grèce a parcouru une route difficile, mais nous étions à ses côtés pour qu’elle garde l’euro. L’euro est et reste un projet économique et politique réussi".

Visite de courtoisie?

Dans une envolée lyrique lors de la dernière rencontre de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, candidat du Parti populaire européen (PPE, conservateur), et à priori futur président de la Commission européenne, renchérissait:

On doit rapprocher l’Europe du Sud et l’Europe du Nord, les Grecs et les Portugais des Allemands et des Luxembourgeois. Le Nord européen doit se montrer solidaire et le Sud européen équilibrer ses comptes. C’est ainsi que nous consoliderons l’Europe".

Malgré ces douces paroles, qui succèdent à bien des injures, les Grecs s’interrogent sur le but de cette visite et surtout sur la date choisie.

Il n’y a pas de raison particulière à cette visite. Comme la Grèce est un partenaire privilégié de l'Allemagne et que la crise de l’euro les a encore plus rapprochées, ce sera juste l’occasion de parler in situ avec Samaras et d'autres personnalités grecques",

explique Stephen Zaimpert, le porte-parole de la chancelière, tout en laissant entendre qu’Angela Merkel viendrait "soutenir" l’économie grecque, à l’heure où celle-ci affiche des premiers succès. Le dernier en date est son retour ce matin même sur les marchés, après quatre ans d'absence.

Accompagner le "retour de la Grèce à la croissance" 

Le vice-président américain, Joe Biden, dans une déclaration écrite après sa conversation téléphonique avec le premier ministre Antonis Samaras, est allé plus loin dans l'affirmation de ce "soutien" à la Grèce, et donc à la coalition au pouvoir.

Après avoir souligné le rôle précieux joué par la Grèce en tant que partenaire stratégique et allié de l'OTAN, il s'est félicité "des progrès économiques continus de la Grèce, avec la mise en œuvre des réformes par le gouvernement" et a promis "le soutien continu des États-Unis pour le retour de la Grèce à la croissance et à la prospérité"

Le ministre des finances allemand Walter Schäuble a été plus explicite encore. Dans une interview à la télévision allemande ARD, après avoir exprimé dans un premier temps son respect pour les efforts de la Grèce, il a enchaîné:

Si les Grecs continuent dans la même voie, ils auront de bonnes chances de réussir".

Il a également appelé les citoyens grecs "à ne pas être attirés par les politiciens irresponsables qui leur soufflent que d'autres sont responsables de leurs problèmes", et à faire donc le "le bon choix" pour leurs votes.

"Un changement politique fera tout capoter"

Les Grecs, eux, sont beaucoup plus clairs. Dans un climat tendu, à la fois politique (scandale de la collusion du parti gouvernemental avec l'extrême-droite) et social (grève générale massive, hier, dans tout le pays), les sondages réels (1) montrent une avance de la gauche radicale et une montée en force du parti néo-nazi Aube dorée. Mais surtout, ils pointent une déroute des partis au pouvoir, que même l’éclosion ex-nihilo de partis faux-nez n’arrivent pas à cacher.

De nombreux députés du parti conservateur avouent que "la perspective avérée d'élections législatives anticipées (en plus des européennes et des municipales de mai prochain) ferait exploser tous les efforts de rétablissement qui ont été faits jusqu'à présent et ramènerait le pays cinq ans en arrière". Et de conclure:

La seule raison pour laquelle nos créanciers nous soutiennent (…) c’est qu’ils nous considèrent comme les seuls interlocuteurs crédibles. Un changement politique fera tout capoter".

Merkel, chef d'orchestre

Alexis Tsipras, leader de la gauche radicale (et candidat de toute la gauche européenne) a été encore plus direct, lors d’une réunion électorale à Thessalonique cette semaine:

Angela Merkel vient soutenir le premier ministre et les merkelistes, pour qu’ils ne perdent pas les élections européennes et régionales. Et c’est elle qui décidera si et quand il y aura des élections législatives dans ce pays".

Un coup de pouce plus que nécessaire à la coalition gouvernementale, à l’instar de celui de François Hollande, qui lors de sa visite à Athènes au printemps 2012, avait incité les Grecs à rester dans l’euro et influé ainsi sur les résultats des élections…

Les Grecs pas dupes

Les Grecs ne sont pas dupes des visées de la visite de la chancelière. Une enquête d’opinion effectuée par Pulse RC, parue ce matin dans le journal satirique To Pondiki, révèle que trois Grecs sur quatre ont une image négative de la chancelière allemande, de méfiante jusqu’à hostile, y compris dans les rangs des partis de la coalition gouvernementale. Un Grec sur deux considère par ailleurs que l’Allemagne est en train de saboter l’Europe.

Question subsidiaire, quatre Grecs sur cinq voudraient que le premier ministre pose à Angela Merkel la question des réparations de guerre (Deuxième Guerre mondiale). Car si le gouvernement continue de crier à la sucess story en vantant une sortie de crise virtuelle, l’économie réelle est au plus mal après cinq années de récession:

  • Le chômage est à 30% contre 7% en 2009,
  • Plus de trois millions de personnes sont sans protection sociale,
  • Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté.

L'économie étranglée

C'est ce que reconnaît jusqu'au journal financier allemand Handelsblatt. Dans son éditorial de samedi dernier, il ironise sur la proximité des mots eule et euro: "Plutôt que de jouer avec la chouette (2), Merkel doit jouer avec des euros". L'article explique que de nouvelles mesures d'austérité ne seraient pas rentables pour les créanciers eux-mêmes. Ces derniers risqueraient en effet de perdre l'argent qu'ils ont prêté à Athènes, tant l'économie serait complètement étranglée. 

Le journal souligne également que les taux de chômage ont atteint en Grèce un niveau insupportable par tout gouvernement démocratique:

La Grèce a besoin de relâcher l'austérité et la pression des impôts pour aider les couches les plus pauvres de la société grecque, en donnant une perspective au peuple grec de voir la lumière au bout du tunnel".


(1) Les instituts de sondage communiquent sous le manteau des sondages qui ne sont pas diffusés par les grands groupes de presse, tous liés à la majorité gouvernementale. Ainsi, les sondages "officiels" donnaient entre 5 et 6% au SYRIZA, qui a obtenu 17,33% aux élections anticipées de mai 2012.
(2) La chouette (en allemand "eule") symbole d’Athéna, déesse de la sagesse et par extension, d’Athènes.

 




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