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Comment Orbán a étouffé la société civile hongroise

jeudi, 10 avril, 2014 - 14:08

Très active durant les premières années du mandat de Viktor Orbán, la société civile hongroise s'est aujourd'hui endormie. La réélection, le 6 avril, du premier ministre conservateur semble avoir entériné sa défaite. Anna, Veronika et Péter, trois jeunes (ex)-activistes, expliquent l'effondrement de l'opposition citoyenne.

Pendant les premières années du précédent mandat conservateur de Viktor Orbán, on aurait presque cru au réveil de la société civile. Dès les orientations inquiétantes pour le bon fonctionnement de la démocratie, telle que la loi des médias ou l’adoption de la nouvelle constitution au 1er janvier 2012, des rassemblements souvent apolitiques de plus de 100.000 personnes (fait rare en Hongrie) ont envahi les rues de la capitale.

Le temps des manifs

C’est ainsi qu’est né Milla, une page Facebook intitulée "Un million pour la liberté de la presse", formée à l’annonce de la loi des médias fin décembre 2010. Les premières grandes manifestations liées à Milla ont eu lieu au printemps 2011. Lors de la fête nationale du 15 mars 2011, le metteur en scène Arpad Schilling, connu pour ses collaborations avec la troupe de Kretakör, est notamment monté sur l’estrade face au Danube.

A l’époque, les drapeaux politiques se faisaient discrets, on venait en simple citoyen. D’autres réformes du gouvernement Orbán ont suscité des manifestations importantes dans les rues de Budapest, et parfois du pays.

La réforme de l’enseignement supérieur adoptée à l’hiver 2012 en fait partie. La mesure réduisant drastiquement le nombre d’étudiants dispensés de frais de scolarité a réuni des milliers d’étudiants concernés. Elle a également ressuscité un collectif autogéré, le Hallgatói halozat (haha). Ce réseau d'étudiants de l'université de Budapest particulièrement présent et bien organisé, semblait un temps prêt à damner le pion au HOÖK, la seule institution proche du Fidesz avec laquelle le gouvernement se voyait discuter.

Ras-le-bol citoyen

Les trois premières années du mandat d'Orbán, de 2010 à 2013, ont ainsi été rythmées par des manifestations quasi hebdomadaires. Certaines étaient l’œuvre de partis politiques ou de syndicats, mais d’autres étaient marquées par le sceau de l’auto gestion et du ras-le-bol citoyen.

Les artistes, les enseignants, les étudiants, n’ont pas hésité à prendre la rue, faisant émerger, à l’image de Haha, de nouvelles initiatives, des actions de désobéissance civile et non violentes.

Citons, parmi d'autres, les occupations de bâtiments organisées par le collectif AVM (créé en 2009), une entité autogérée réclamant une vie digne pour les SDF, interdits de séjour dans les rues. On a également vu les étudiants de Haha occuper les amphithéâtres de leur fac pendant de longues semaines, et des jeunes réduire à néant un bal de rencontre organisé par le gouvernement. Ou encore des activistes occuper pacifiquement le siège du Fidesz l’an dernier.

Ces méthodes ont aussi été reprises par le parti politique LMP, le parti vert hongrois. Ecrasé par la machine Orbánienne au sein du parlement, ce parti n’a pas hésité à organiser des actions de rue, quitte à se faire déloger par la police.

Le compromis politicien

Ces mouvements un temps apolitiques ont fait leur coming-out. Des alliances politiciennes se sont nouées. La page Facebook Milla est ainsi devenue dès le 23 octobre 2012 l’antichambre du nouveau mouvement de Gordon Bajnai, ancien ministre technocrate de 2009 à 2010 sous le gouvernement socialiste.

Le parti politique Együtt 2014 a aussi vu le jour, né de l’association du think tank de Bajnai, du syndicat Szolidaritas et de la fameuse page Facebook Milla. De quoi faire reculer plus d’un enthousiaste. Et puis LMP s’est scindé en deux à l’hiver 2013.

Aujourd'hui, et depuis plus d'un an, la société civile semble s'être endormie. La vraie dernière manifestation de la société civile indépendante est sans doute celle de mars 2013, en réaction à la 4ème modification de la constitution. 

                  
Manifestations à Budapest, en mars 2013. Crédits: Hélène Bienvenu

Alors que Kiev s’embrasait cet hiver, Orbán s’en allait signer un juteux contrat au Kremlin pour agrandir la centrale nucléaire de Paks. Les Hongrois n'ont pas vu ça d’un bon œil, les médias se sont emparés du dossier. Mais les rues sont restées vides. Et le 6 avril 2014, Viktor Orbán a été réélu. En une écrasante victoire.

L'abandon des activistes

Qu’a-t-il donc pu se passer chez les activistes? Orbán les aurait-il eus à l’usure? Anna Bajomi, inscrite à l’université ELTE de Budapest, qui a souvent pris part aux manifestations étudiantes, témoigne: 

J’ai beaucoup aimé Haha au début, j'y ai vu un groupe intelligent et actif, utilisant des méthodes simples mais démocratiques. J’ai connu des super moments avec le collectif, d’intéressantes discussions, j’ai senti que c’était exactement la révolution que je voulais faire".

Mais après des débuts enthousiastes, la jeune femme a pris ses distances:

J'ai senti qu'ils commençaient à perdre le sens de la réalité. Il y deux mois, j'ai participé au meeting du Krízisközpont (une nouvelle initiative de soutien au SDF, ndlr) où des anciens membres de Haha étaient impliqués, et j’ai trouvé là des personnes (…) qui monopolisaient la parole pour du blabla démonstratif. (…) Tout le monde n’a pas le temps ni la patience d’écouter les autres pendant des nuits. Aujourd’hui j’écris mon mémoire et je n’entends plus parler de Haha".

Un gouvernement "cynique"

Anna n’est pas la seule, très active au début, à n'avoir pris part à aucune des rares manifestations récentes. Nombre d’éléments parmi les plus impliqués ont fini par se réfugier dans les études…Sans doute aussi, comme le relève la jeune femme, parce que "c'est vraiment démotivant de voir que le gouvernement s'en fout des manifestations, qui n’ont aucune conséquence. Comme s’il existait deux mondes parallèles: le système d’Orbán, bien rodé, et l'opposition qui essaye de faire des manifestations que personne n'écoute".

C’est aussi ce que souligne Stefánia Kapronczay, directrice de l’Union pour les libertés civiles (TASZ), une ONG très active sur le terrain des droits de l’homme en Hongrie:

Après l’échec des manifestations, les gens se sont dit: 'A quoi bon?'. Aujourd’hui, la société civile est au bord du burn out, nous n’avons pas réussi à mobilier. Cela fait neuf ans que je travaille ici, et je n’ai jamais vu un gouvernement aussi cynique. Nous, aujourd’hui, on se concentre sur les procès et de brèves analyses".

Veronika Kozma, militante au sein d’une association de réfugiés en Hongrie, juge l’opposition et Milla responsables de l’étouffement de la société civile:

Ils ne faisaient que critiquer le gouvernement, comme si tout allait bien avant 2010. A l’époque non plus les médias et les tribunaux n’étaient pas libres, et bien sûr cela a empiré avec la majorité aux deux-tiers d’Orbán… Mais le gouvernement précédent avait aussi beaucoup diminué les pouvoirs constitutionnels. C’est grâce à leur bilan désastreux qu'Orbán est arrivé avec les deux-tiers des sièges."

Veronika regrettait aussi la prise de position "néolibérale" de Milla, et notamment le soutien du mouvement au recours au FMI:

Moi qui m’étais battue contre les décisions néo-libérales du gouvernement de Gyurcsány (2004-2009) je ne pouvais pas laisser passer ça. (…) On voyait bien qu'ils ne cherchaient pas vraiment le changement de régime attendu depuis la chute du communisme, ni même la constitution d'une vraie gauche anti raciste qui n’existe toujours pas en Hongrie. Une situation dont le Jobbik profite".

"On s'habitue à l'érosion des droits"

Péter Vamos, un informaticien de 32 ans qui a pris part à l’occupation du siège du Fidesz en mars 2013, explique cet état de dépression par un phénomène d’accoutumance:

On peut s’habituer à tout, même à l’érosion de nos droits, à laquelle s’est adonné notre gouvernement. La routine du quotidien passe par là, on ressent de moins en moins le besoin criant de s’opposer."

"Au début nous faisions beaucoup de manifs et de flashmobs, puis on s’est rendu compte que ça avait peu de résultats", raconte-t-il. Et pour cause: les médias de service public, la chaîne privée TV2 ou encore la radio n’en faisaient pas l'écho. "Quand on a occupé le siège du Fidesz de manière pacifiste, on nous a qualifiés d’anarchistes agressifs aux ordres de Bajnai (une accusation infondée puisque certains membres avaient des positions très critiques envers l’homme politique ndlr). Nous avons fini par être diabolisés par les médias, contrôlés par les proches du gouvernement", analyse Péter.

Le trentenaire pointe une autre explication de l'érosion du dynamisme de la société civile: l'intimidation.

Le gouvernement, via les institutions qu’il contrôle comme la police, a essayé de nous décourager. Lors de l’occupation du QG de Fidesz, ils nous ont menacés de deux ans de prison pour avoir pénétré dans la cour et le balcon du parti. Puis ils nous ont longuement interrogés au commissariat, ont pris nos empreintes etc. Dans la plupart des cas, les poursuites n’ont jamais eu lieu. Mais l’intimidation est bien réelle."

Aujourd'hui, quelques jours à peine après la réélection de Viktor Orbán, il reste difficile d'anticiper la place future de la société civile. Les activistes vont-ils se remobiliser ou renoncer totalement?




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