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La farce tragique de la télé publique grecque

mercredi, 7 mai, 2014 - 16:07

Le gouvernement grec rouvre en catimini un ersatz de télé publique. Récit d'une farce télévisuelle à la veille des élections législatives et européennes dans un PAG (Paysage audiovisuel grec) en pleine déliquescence.  

Ellinophrénia, est une émission quotidienne (son nom signifiant schizophrénie grecque) qui réunit des milliers de téléspectateurs tous les soirs sur une chaine privée. La situation surréaliste et tragi-comique du pays et des médias est incarnée par les errements des quatres personnages archétypaux, emprisonnés dans une salle de rédaction: le journaliste engagé gauchiste, le jeune geek, la "blonde" secrétaire et le propagandiste aux ordres du gouvernement.

Le dernier épisode de cette pathologie nationale est la réouverture en "petites pompes" de la télévision publique, annoncée par le gouvernement à seulement dix  jours du premier tour des élections municipales et trois semaines avant les européennes. 

La nouvelle n’en est tellement pas une, et serait même passée inaperçue si les journalistes de tous les medias grecs n’avaient  observé un arrêt de travail symbolique en mémoire de la fermeture brutale le 11 juin 2013, sans aucun préavis de l’ERT (Elliniki Radiofoniki Tileorasi)*.

Et quand on dit ERT, ce n’est pas seulement la télévision publique, mais tout le groupe de l’audiovisuel public comprenant cinq chaînes nationales de télévision, sept radios nationales, dix-neuf radios régionales, trois orchestres, des archives, un site Internet et près de 2.700 employés, dont 677 journalistes . C’est à dire, si on compare à la France, l’équivalent de France-Télévision, Radio France, l’INA, …).

Un semblant de légalité

La coalition gouvernementale, formée par le parti conservateur et le parti socialiste, avait justifié cet écran noir par l’obligation de répondre aux exigences de diminution des effectifs de la fonction publique, imposées par les créanciers du pays, l'UE et le FMI, en échange de milliards d'euros d'aide à la Grèce depuis 2010.

Cette relance a fait sourire la plupart des commentateurs, même le journal pro-gouvernemental To Vima, qui titre "NERIT, le chaos total", évoquant un "lancement incomplet" en expliquant que le gouvernement, après avoir pris la décision "hâtive et immature" de fermer ERT, avait une manière "encore plus tragique" de gérer la nouvelle entité.

Car il ne s’agit pas d’une véritable réouverture. Juste d’une ouverture en catimini, à l’aide de quelques journalistes embauchés en contrat déterminé et sous la protection d’une armada de policiers. Juste pour donner un gage de démocratie à l’Union européenne avant la campagne électorale. Et surtout un semblant de légalité face à la décision du Conseil d’Etat, qui a déclaré inconstitutionnelle la fermeture.

Durant ces onze mois d’attente, un ersatz de télévision allégée émettait sous le titre de DT (Télévision Publique) avec quelques journalistes et techniciens récupérés de ERT, pour être remplacée ce dimanche par NERIT (Nouvelle Radio-Internet-Télévision grecque). Ce jour-là, alors qu'un compte à rebours était depuis plusieurs heures à l'écran, le logo DT a été remplacé à 18 heures par un "N" sur fond rouge, avec la mention "Les nouvelles" en incrustation pendant le JT .

"Ceci est le premier bulletin de NERIT", a simplement indiqué la présentatrice Adrianna Paraskevopoulou, une ancienne d’ERT, siégeant sur un élégant plateau à dominante rouge. Il a duré une heure et demie, avec un premier sujet justement consacré au lancement de NERIT:

Quelque chose de nouveau a commencé, NERIT est entré dans les foyers grecs. Pluralisme, fiabilité, humanité et respect de la culture et de l'histoire".

Après cette interminable séquence, la chaîne a diffusé un vieux film comique en noir et blanc des années 60, en l'honneur de la journée mondiale du rire. La programmation est censée s'enrichir très prochainement avec seize nouvelles émissions, outre des émissions consacrées aux élections locales et européennes à venir les 18 et 25 mai. Pour l’instant, elle diffuse en continu des publireportages touristiques aux couleurs saturées et aux réalités obsolètes.

Conflits d'intérêts et d'influences

Et cette farce télévisuelle risque de durer. Le soir même du lancement, le président de la NERIT a été licencié, en raison de divergences avec le conseil de surveillance de cet organisme et remplacé par un professeur en sciences administratives à l’Université d’Athènes, n’ayant, ni de près, ni de loin, une expérience en matière d’audiovisuel.

Mais c’est tout le PAG (Paysage audiovisuel grec) qui fonctionne de façon surréaliste. Les medias les plus importants sont dans les mains de quelques magnats du BTP, de la marine marchande ou des télécommunications, dont les activités dépendent le plus souvent des marchés publics et des contrats d’Etat. Le seul intérêt de ces investissements à fonds perdu dans les médias est d'exercer une influence politique et économique. Cerise sur le gâteau, ils émettent tous depuis leur création il y a plus d’une vingtaine d’années, sans aucune autorisation légale.

Ainsi les téléspectateurs grecs sont aujourd'hui condamnés à regarder un ersatz de chaîne publique ou des chaînes privées tout autant inféodées au gouvernement. Et l'Europe ne trouve rien à redire…


* Rappel: sur décision du premier ministre Antonis Samaras et  sans vote du Parlement, le 11 juin 2013 à l’aube, la police intervient et entoure le grand bâtiment central de l’audiovisuel public, arrêtant la diffusion de l’ERT. Une mobilisation générale de solidarité s’organise autour du bâtiment occupé par les journalistes et techniciens licenciés, avec émissions sur Internet et des fréquences associatives, pour protester contre ce "coup d’Etat", que même la dictature n’avait pas osé. Une longue guerre d’usure commence alors.




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