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En Roumanie, les artisans Roms se fabriquent un avenir

mercredi, 14 mai, 2014 - 15:22

Souvent mis à l'écart de la société en Roumanie, des Roms ont créé une association permettant l'insertion professionnelle de leur communauté. Ils sont ébénistes, forgerons ou potiers... et partagent leur savoir-faire. Reportage. 

Les briques sont encore apparentes. La porte toujours pas posée. Mais tant pis. Car pour la première fois de sa vie Sorin Papalet (voir la photo) a enfin pu passer l’hiver à fabriquer ses objets en bois dans un atelier digne de ce nom. Auparavant il devait trouver un espace pour stocker ses machines dans une des trois pièces de sa maison. Un logis qu’il partage avec sa femme, ses trois enfants et la petite amie de l’aîné. Jusque-là, cet ébéniste ne pouvait compter que sur la générosité du soleil roumain, l'été, pour travailler en plein air dans son jardin.
 
Sorin habite Cioconari, un petit village situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Bucarest. A 43 ans, ses cheveux bruns parsemés de sciure de bois, il est heureux de faire visiter son nouveau lieu de travail, bâti à côté de sa maison. Les outils sont soigneusement accrochés au mur. Les copeaux au sol tracent un chemin entre les différentes machines. Dans une petite pièce attenante, il a entreposé ses réalisations : cuillères, fourchettes, salières-poivrières, et d’autres beaucoup moins conventionnelles, comme des roulettes pour masser les pieds.
 
Ce coup de pouce, il l’a reçu de l’association Romano Butiq, créée fin 2011 par un autre Rom, Ciprian Necula. Son idée : réunir les artisans en coopératives et les aider à vendre leurs produits pour les intégrer dans un système économique viable. Un projet doté d’un budget de 5 millions d’euros provenant de l’Union européenne (UE). 

Nous avons sillonné le pays pour trouver des mestesugari, comme on les appelle en roumain. Au début, nous avons cherché des personnes de la même famille pour les convaincre plus facilement de se rassembler, car ils n’ont pas l’habitude de mettre en commun leur production. Aujourd’hui, nous avons près de 30 coopératives qui comptent quelques 500 orfèvres, forgerons, potiers, vanniers, etc",

précise Victor Dughieru, un des coordinateurs du projet. Lui assure le lien entre les artisans et les commandes venant de clients ou de la plate-forme de ventes sur internet.
 
Dans le cas de Sorin, l’association a pris en charge la construction de l’atelier. En revanche, il doit s’acquitter des frais engagés pour l’installation du chauffage. En tout, il doit rembourser 3800 lei (850 euros).

J’ai déjà remboursé 500 lei en fournissant des plateaux, bols et cuillères. Et il n’y a pas longtemps, j’ai reçu une commande de 1400 lei. Petit à petit, on va y arriver. Tout ceci est un changement positif. Nous avons beaucoup plus de clients qu’avant."

Travailler en famille

Le principal changement, ce sont les machines. Romano Butiq nous a fourni une scie circulaire. Avant, nous n’avions que des ponceuses,"

confie Sorin. Sa femme, Maria, apporte une hachette pour montrer le type d’outils qu’ils utilisaient.

La plupart du temps, on fabriquait tout manuellement. Aujourd’hui ça nous prend beaucoup moins de temps et on peut produire plus."

Sorin a commencé à travailler le bois à l’âge de 12 ans. "Quand je rentrais de l’école, j’aidais mon père." Depuis, il n’a pas arrêté et a même enrôlé sa femme et ses enfants pour la coopérative (voir la photo). L’aîné surtout, Daniel. Le cadet, Rabin, qui a 14 ans, aide aux finitions. Le petit dernier, Dragos, participe de temps en temps. "Il n’a que 8 ans et préfère passer son temps à faire des coloriages sur ses bras avec des feutres", précise sa maman en souriant.
 
Pour Daniel, c’est une passion. "A travers le bois, je me réinvente, je ne m’ennuie jamais. Je rêve la nuit, je concrétise le jour."  Le jeune homme fabrique des jeux en bois. Ses parents sont très fiers de lui. "Avec un appareil de pyrogravures il dessine des fleurs sur des chaises. C’est magnifique ! Moi je les appelle les chaises du roi", ajoute sa mère, les yeux pétillants.

Mais Daniel n'est pas sûr de prendre la relève. A 18 ans il porte un jeans taille basse qu’il a acheté à la capitale, entretient sa mèche légèrement gominée… un jeune de son temps. Il se rend chaque jour au lycée à Bucarest, fait du théâtre, apprend des monologues de l’Avare et va passer son bac dans quelques semaines.

Oui ça me plairait, mais quand je vois la considération que les gens apportent à nos produits, ça me bloque. Ils trouvent ça banal. Même pas 1 lei (0,22 cts) pour une cuillère (voir la photo) ! Sur chacune d’entre elles on voit la trace de nos doigts, et franchement à ce prix, sa valeur n’est pas récompensée. Alors si c’est pour vivre comme ça, je préfère partir à l’étranger. Aux Etats-Unis, ou en Norvège… dans un pays où les autres Roms n’ont pas encore mauvaise réputation."

Une stigmatisation toujours forte

L’intérêt de la coopérative réside dans la valorisation du savoir-faire des Roms… sur les places publiques. L’association Romano Butiq a permis aux artisans mestesugari d’obtenir les papiers dont ils ont besoin pour s’installer sur les marchés. Sans quoi, ils paieraient une amende de 3000 lei (670 euros). Cependant, cette aide ne suffit pas. Aujourd’hui, le chômage touche près d’un Rom sur deux en Roumanie.

"J’aimerais pouvoir aller tous les jours vendre nos produits au marché Sudului à Bucarest. Il y a des stands vides, je le vois bien, mais les responsables ne veulent pas qu'on s'installe. Ils disent que c’est parce que nous ferions de la concurrence déloyale en vendant directement nos produits. Contrairement aux autres, qui ne sont là que pour revendre des objets achetés en gros et vendus trois plus cher.Mais je ne crois pas trop à cette explication."

explique Maria (voir la photo), la femme de Sorin. La situation l'attriste. Avec sa tenue à l’occidentale et son teint clair, elle pourrait presque passer pour une non-Rom.

"Nous souffrons de ceux qui mendient ou volent dans les rues avec leurs soi-disant vêtements traditionnels. Nous ne sommes pas pareils, pas de la même branche de Roms. Moi j’achète mon pain, je ne le vole pas. Ici dans le village, nos enfants vont à l’école ensemble, il n’y a pas de problème. Nous avons même une rue qui s’appelle "la rue des Roumains". Y vivent des Roms, des non-Roms, tout le monde s’entend. Mais le problème se pose quand les frontières s’élargissent. Quand Daniel est arrivé au lycée, les autres ont jeté son sac à dos dans la poubelle", lance-t-elle, écoeurée.

Les fondateurs de Romano Butiq aspirent à changer les choses.

Nous ne pouvons pas résoudre un problème qui est national et international. Pas à pas, nous avançons. Même au sein de la communauté rom, on veut montrer qu’il est possible de réussir, de vivre de son talent, tout en restant ici,"

ajoute Victor Dulghieru.

L'Etat reste de marbre

Dans cette optique, il a pu obtenir des marchés auprès de restaurateurs, des fabricants de mobilier ou encore des designers. L’association organise aussi des ateliers itinérants dans les grandes villes du pays pour initier la population aux métiers traditionnels roms. Un musée sur l’histoire et la culture des Roms devrait prochainement ouvrir ses portes dans la banlieue ouest de Bucarest. L’idée germe d’y installer un atelier permanent pour que les mestesugari puissent travailler et exposer leurs œuvres. L'appui de l'Etat roumain serait un plus pour développer cette initiative. Mais jusqu’à présent, aucune de leurs demandes de subvention n’a aboutie.

Entre 2007 et 2013, le pays aurait pu bénéficier de 3,7 milliards d’euros de l’Union européenne pour des projets d’insertion sociale, notamment celle des Roms. Seul 26 % de cette somme a été utilisée, le plus faible taux des pays membres. Pour la période 2014-2020, la Roumanie devra au moins consacrer 20% de sa dotation du Fonds social européen à des projets de la sorte, sans quoi elle risque de perdre cette ressource.
 
Quant à Sorin, il espère, une fois les travaux remboursés, pouvoir bénéficier de toutes ces nouvelles commandes, afin de gonfler la bourse familiale qui est aujourd’hui d’environ 1000 euros par mois. Avec un autre rêve en tête, terminer sa maison qu’il a commencée il y a sept ans (voir la photo). Un modèle d’intégration, encore isolé, qui pourrait susciter d’autres vocations parmi les 1 850 000 Roms de Roumanie. 

 


Crédit photos : Aline Fontaine




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