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Conchita Wurst, n’est pas le diable, c’est un phœnix

mercredi, 14 mai, 2014 - 17:25

En Russie, Conchita Wurst, c'est le diable. Cette haine envers la "drag queen" autrichienne victorieuse à l'Eurovision, reflète le refus de la différence et de l'humanité de cette chanteuse à l'identité croisée.

"Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme" nous disait le philosophe Levinas. Celle de Conchita est de ces énigmes qui laissent silencieux, qui questionnent, qui étourdissent parfois et dont la réponse est pleine de malice.

Que s’est–il passé samedi dernier à Copenhague? Thomas "Tom" Neuwirthde, ou Conchitas Wurst de son nom de scène, a fait de ses paroles un acte, s’élevant vers le ciel, contre les lourdeurs et les oppressions, et s’envolant ("You know I will rise like a phoenix"). Immobile au cœur des ailes du phœnix, rayonnant d’une beauté noire, elle est devenue indestructible.

Et les millions d’Européens qui ont voté pour elle ne s’y sont pas trompés. Comment rester insensible face à ce cri aigu de l’oiseau de feu où les paroles de haine deviennent, le temps d’un instant, silencieuses. Ces paroles de rejet qui nient l’humanité même de l’autre et qui finissent toujours par détruire l’humanité même de celui qui les prononcent. La haine de l’autre comme perdition de soi.

Victor Segalen, médecin poète Breton, disait qu’il fallait cultiver une esthétique du divers, de la différence car c’est à travers eux que s’exalte l’existence. Conchita nous chante, nous crie et nous sourit tendrement son identité croisée, mêlée, transformée, en perpétuelle mouvement, comme les ondulations d’une flamme d’un brasier incandescent. Un phœnix aux ailes d’or et de feu, indestructible car entier et vrai, beau et léger. 

Conchita ou la réalité de notre complexité humaine

Bien sur ce n’est qu’un chant, une cérémonie savamment orchestrée dans le cadre d’un programme télévisé. Rien de bien méchant donc, nous ne parlons pas ici d’une victoire historique pour de nouveaux droits politiques et sociaux.

Mais comme ces chants de l’histoire qui ont poussé les hommes sur les chemins de la résistance, du combat, et de l’ardeur. Comme ces morceaux que nous écoutons tous au creux de la nuit pour apaiser nos souffrances, et comme ces mélodies qui accompagnent notre réveil dans l’aube naissante des premiers rayons, "Rise like a phoenix"  est porteur d’ouverture, d’espérance, et de mouvement.

Face à l’immobilisme, choisir le mouvement pour évoquer la réalité de notre complexité humaine, qui nous rend si beau et si différent, mais si semblable dans notre beauté.

Edwy Plenel, écrivait dans son dernier livre "le conservatisme ne correspond pas à la réalité, c’est une construction idéologique au service de l’immobilité des conditions, de l’immobilité des oppressions." Car c’est aussi de cela dont nous parle Conchita, de ces oppressions, de ces discriminations quotidiennes, souvent violentes, qui percent la chair et laissent des traces, des empreintes. C’est à partir de ces empreintes que Conchita s’élève et nous chante son histoire et à travers elle, l’histoire de milliers d’autres. Le visage de la différence face à une certaine normalité imposée.

Bien sur, tous les membres de la communauté LGBT ne se reconnaissent pas dans Conchita, et certains critiquent son mode de revendication, d’expression, ce symbole de la barbe portée sur du rouge à lèvre et du mascara, croisant les identités dites masculines et féminines.

Ma barbe est une preuve qu'on peut parvenir à tout, peu importe qui vous êtes et votre apparence"

proclame-t-elle.

Conchita ne prétend représenter personne, mais seulement chanter, vivre sa passion, car au-delà de sa personne, Conchita est avant tout l’une des plus belles voix d’Autriche.

Elle ne cherche aucune forme de vengeance, mais seulement de la reconnaissance ("Seeking rather than vengeance, retribution").

"Aujourd’hui je veux provoquer", dit-elle en assumant son positionnement. Pas une question de principe, mais une position de survie, de revendication d’existence.

Cette reconnaissance que ne souhaitait pas lui accorder Aram MP3, le candidat arménien à l’Eurovision qui avait jugé que la présence de Conchita n’était "ni normale, ni appropriée", et espérait que "Copenhague lui permette de décider s’il est un homme ou une femme". Mots de l’ignorance, de l’aveuglement, du rejet. Malgré tout le chanteur acceptera de la rencontrer peu avant la finale, et la serrera dans ses bras.

Réel mea culpa ou parodie pour les caméras, cela n’a pas vraiment d’importance. Ce qu’il faut retenir, c’est que sur les votes des Arméniens, l’Autriche arrive en deuxième position, signe que face à l’émerveillement d’une énigme, les mentalités peuvent s’adoucir et évoluer.

Il ne s’agit pas ici d’idéaliser une personne mais de lui porter une reconnaissance pour son courage et son humanité. Finalement son message n’est pas si compliqué, et probablement partagé par tous :

Cette soirée est dédiée à tout ceux qui croient à un avenir qui se construira grâce à la paix et à la liberté"

a-t-elle proclamé dans son discours de remerciement samedi soir à Copenhague.

Samedi soir, Conchita Wurst nous a chanté la beauté, cette "contrée énorme ou tout se tait" (Apollinaire).


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