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A Rome, l’enfer des centres de détention pour clandestins

mardi, 10 juin, 2014 - 10:40

Bienvenue à Ponte Galeria. L'un des centres de rétention les plus durs et les plus insalubres de Rome. Si le gouvernement Renzi promet quelques avancées, notamment sur l'accès à la nationalité italienne, le quotidien de ces clandestins demeure terrifiant.

La campagne. Le pépiements des oiseaux et ce soleil qui brûle la grande route goudronnée et les façades blanches des immeubles de banlieue, au loin. Les avions vrombissent dans le ciel en attendant de se poser sur les pistes de l'aéroport de Fiumicino.

Ce paysage de carte postale est rapidement balayé par la silhouette métallique des barrières de protection et des réflecteurs entourant des baraques gardées à vue par des soldats et des carabiniers armés jusqu’aux dents. Bienvenue à Ponte Galeria, le centre de détention des immigrés clandestins en attente d’expulsion.

C’est là que des migrants marocains ont décidé de protester contre les mauvais traitements subis dans ces "prisons" en se cousant les lèvres (voir vidéo). Là aussi que des "détenus" se sont révoltés il y a quatre ans contre les conditions de vie particulièrement dures.

Saisie par les associations et quelques clandestins, la Cour européenne des droits de l’homme a infligé plusieurs cartons rouges à l'Italie. Pour éviter d’être à nouveau cloué au pilori de l’opinion publique mondiale alors qu’il s’apprête à prendre la  présidence de l'Union européenne le 1er juillet 2014, le pays a décidé de remodeler son système.

Moustiques, humidité et manque de nourriture

Tout d'abord, réduire la durée de séjour des immigrés dans les centres de rétention. A la clé, des économies sur les coûts de gestion qui pourraient être injectées dans la modernisation de ces établissements. Une mesure attendue par de nombreux clandestins.

Certains restent ici pendant des mois. C’est un crime de ne pas avoir de papiers? Oui, nous sommes des clandestins. Ils ont raison les Italiens de combattre les clandestins mais ce n’est pas une raison pour ne pas nous traiter comme des êtres  humains. Nous sommes comme eux",

confie Mario, un Péruvien en détention.

Dans le quartier des hommes, un groupe de nigériens fument tandis qu’un Sénégalais lutte avec les moustiques. Feliz, lui, se confie :

Je suis malade à en crever. J’ai un problème intestinal très grave mais ici, ils s’en foutent. Je devrais être à l’hôpital, aidez-moi, je vous en supplie, aidez-moi à sortir de cet enfer."

Agé de 33 ans, il est arrivé en Italie il y a cinq ans en passant par Lampedusa en Sicile. Lorsqu’il est tombé malade, son employeur l’a licencié. Sans travail, pas de permis de séjour. Durant un contrôle de police dans les rues, Feliz est interpellé et placé dans le centre de Ponte Galeria. Depuis, il attend, comme les autres. Ses journées et ses nuits sont identiques. Les moustiques, les matelas écrasés, tachés, la nourriture insuffisante et de mauvaise qualité sans oublier les murs qui suintent l'humidité. 

Une vie de misère

Du coté des femmes, une trentaine de pensionnaires font sécher du linge au soleil. Un groupe de nigériennes s’étire sur des matelas protégés par des morceaux de draps médicaux en papier. Une jolie femme aux tresses rousses discute avec ses camarades de fortune :

"J’avais un emploi et j’ai été virée. J’ai fait des bêtises, j’ai été coincée pour drogue. J’ai fait trois ans et demi de prison et après ils m’ont enfermée ici sans me dire si je reste ou si je suis expulsée. Mon avocat ne peut même pas parler avec le juge," raconte t-elle.

Trois autres Nigériennes entrent dans la discussion. "S’ils me donnent des papiers, je pourrais chercher du travail" s’énerve l’une d’entre elles. "S'il n’y a pas de travail ici, nous devons partir dans un autre pays. Si l’Italie ne veut pas nous aider, qu’ils nous donnent des papiers et nous partirons ailleurs," tonne une autre.

Dans le centre de rétention de Ponte Galeria, la vie est rythmée par les heures des repas, les contrôles et les visites des parents pour ceux qui ont de la famille en Italie. A midi, le réfectoire ouvre ses portes. Dans cette grande salle aux chaises cassées,  souvenir des révoltes des années précédentes, les repas sont servis dans des sacs en papier. Pas de bouchon sur les petites bouteilles d’eau.

On est obligé de les faire retirer avant de leur donner les bouteilles car certains détenus, les hommes comme les femmes, les remplissaient d’excréments et nous les jetaient dessus façon grenade"

rapporte une policière.

Une femme, approchant la soixantaine, sourie d’un air timide. Elle est Géorgienne et s’appelle Manana.

Je suis arrivée en Italie en décembre dernier avec un visa de trois mois. En mars, la police m’a arrêtée dans un bar. Je n’ai rien fait, je suis seulement une clandestine. Ici, ils sont gentils avec moi, tout se passe bien. Je veux rester en Italie"

raconte t-elle.

L'accès à la nationalité

Les femmes sortent de la cantine. C’est le tour des hommes. Les deux communautés doivent vivre séparément.  

Il y a un mois encore, j'habitais en France. Je n’embêtais personne, je travaillais tranquillement dans la boulangerie de mon beau-père",

confie Wajdi Signi. Marié à une française depuis deux ans, il a été arrêté le mois dernier à Marseille et réexpédié manu militari en Italie sur la base des accords de Dublin II. Ce texte prévoit le retour des clandestins dans leur premier pays d’accueil.

Mais qu’est-ce-que je fous ici ? Dans un mois, ma femme va accoucher et je ne serais pas là. Peut-être que je ne verrais jamais mon enfant. Ils vont m’expulser de force. Me coller dans un avion et me renvoyer dans un pays où je crèverais de misère ?"

s’insurge Wajdi.

Dans son programme de remaniement des règles sur l’immigration, le gouvernement a inséré un chapitre sur la nationalité. Elle devrait être obtenue plus facilement. Un projet qui permettrait d’éviter le déracinement des immigrés clandestins qui ont construit leur vie en Italie.

Nassib, un Tunisien, déplore le sort réservé aux siens en Italie :

Les flics arrivent un après-midi ou un soir et ils nous renvoient dans notre pays d’origine. Mais nous sommes ici depuis 30 ans, 20 ans, 15 ans. Nos familles sont ici. Notre vie est ici. Chez nous, dans nos pays d’origine nous sommes des étrangers. Il y a aussi ici, des gens qui viennent de Lampedusa, des personnes qui ont fuit la guerre et souffert. Et ils doivent retourner là? Ce n’est pas juste."




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