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L’Ukraine et l’Europe peuvent-elles se passer du gaz russe ?

lundi, 16 juin, 2014 - 09:56

La guerre du gaz est déclarée. La société russe Gazprom, décide de couper le gaz à l'Ukraine tant qu'elle ne paiera pas ses dettes. Une décision lourde de conséquences pour tous les Européens. 

 

Chronique sur RFI - Le gaz russe 

 

Le torchon brûle entre Moscou et Kiev. La compagnie russe Gazprom vient d'annoncer que l'Ukraine n'avait toujours pas réglé une partie de sa dette gazière évaluée à 4,5 milliards de dollars (3,3 milliards d'euros). Le géant russe a donc mis ses menaces à exécution en coupant le gaz. Désormais, l'entreprise ne fournira à l'Ukraine que ce qu'elle paiera d’avance.

De son côté Kiev refuse de se plier à la hausse des prix du gaz russe. A l'arrivée des pro-occidentaux au pouvoir en février dernier, les 1.000 mètres cubes de gaz sont passés de 268 dollars (198 euros) à 485 dollars (358 euros). Dans sa dernière offre, la Russie proposait les 1.000 mètres cubes de gaz à 385 dollars. Toujours trop pour Kiev qui assure avoir des réserves conséquentes en stock. 

Gazprom compte également saisir la cour d’arbitrage internationale de Stockholm dans cette affaire de dette gazière. Une façon de répondre à la menace de procédure lancée par Kiev concernant la décision prise par les Russes d'augmenter les prix du gaz.

Mais quelles vont être les conséquences de cette nouvelle guerre du gaz sur les Européens ? Décryptage en quatre points. 

Quels sont les pays concernés ?

La Russie fournit du gaz via l'Ukraine à la plupart des pays européens. Cela explique la crainte du commissaire européen à l'énergie, Günter Oettinger, d'une pénurie de gaz en Europe l'hiver prochain. Le volume de gaz en provenance de Moscou équivaut à près de 30% de la quantité totale de gaz importée par l'Europe. Or près de 50% de cette quantité de gaz transite par Kiev. Une interruption de l'approvisionnement en Ukraine risque d'avoir un fort impact. Elle pourrait plonger des villes comme Bucarest dans le noir comme en 2009 lors de la coupure de gaz imposée par le Kremlin.

Mais la dépendance vis-à-vis des importations russes est très variable d'un pays à l'autre. La République Tchèque, la Slovaquie ainsi que la Lituanie sont encore entièrement dépendants du gaz russe tandis que 1,7 % seulement des importations de la Belgique proviennent de Russie. Ces chiffres doivent cependant être nuancés dans la mesure où la part du gaz dans l'énergie consommée de chaque pays est extrêmement variable. La Lituanie est certes dépendante à 100% du gaz russe, mais sa consommation en gaz est extrêmement minime au profit de l'énergie nucléaire.

Depuis 2006, suite aux précédentes "guerres du gaz" entre la Russie et l'Ukraine, la France mène une politique d'indépendance énergétique. C'est pourquoi elle a choisi de diversifier ses fournisseurs. Le gaz en transit par l'Ukraine représente moins de 15% de ses importations. De plus le stockage de précaution a augmenté. La France, en cas de crise majeur en Europe, serait donc moins touchée, mais au nom de la solidarité européenne elle devrait exporter du gaz.

Que se passerait-il en cas d'interruption totale d'approvisionnement pour les différents pays européens?

La coupure aurait évidemment un impact fort sur les pays très dépendants du gaz russe. Cependant les crises de 2006 et de 2009 durant lesquelles la Russie a déjà interrompu l'approvisionnement de l'Ukraine et donc par ricochet des autres pays européens, ont conduit ces pays à prendre différentes mesures.

La première, prise par une grande partie des pays, a été de planifier le stockage. Dans un second temps, de nombreux pays ont fait le choix d'une diversification des sources d'approvisionnement à l'instar de la France.

Mais surtout, de nouveaux gazoducs ont été construits comme le Nord Stream qui relie uniquement l'Allemagne à la Russie en passant par la Baltique. Ainsi, une coupure de l'approvisionnement en Ukraine aurait un impact limité sur l'Allemagne qui importe de Russie près de 39% de son gaz (voir infographie ci-dessus). Dans la même optique, un projet South Stream est en cours de réalisation au sud de l'Europe via la Mer Noire, la Bulgarie et l'Italie.

Les pays européens envisagent également un plan d'entraide qui prévoit la mise en place de réseaux ouest-est pour permettre une circulation des ressources à travers le continent. Grâce à ses réserves, l'Europe pourrait donc tenir un certain temps sans approvisionnement, mais pas indéfiniment. La solidarité entre Etats-membres devra donc être très importante en dépit du fait qu'une crise n'aurait pas le même impact pour tous. 

Mais les solutions qui envisagent seulement un transit sans passer par l'Ukraine, ne sont pas satisfaisantes. Dans ce cas, la dépendance à l'égard de Moscou n'en serait que renforcée. Il s'agit donc d'envisager d'autres mesures qui permettent de remplacer les apports de la Russie ou du moins de les limiter.

La France a, de son côté, déjà prévu un plan d'urgence gaz (voir doc ci-dessous), entré en vigueur en décembre 2013. Ce plan d'urgence est déclenché notamment en cas d'une "rupture ou insuffisance des approvisionnements de gaz, ayant notamment pour origine une tension économique, sociale ou politique dans un pays étranger".

Il prévoit également la mise en place de mesures comme l'incitation à la modération de la consommation, la limitation de la durée du chauffage dans les locaux des établissements recevant du public, et le délestage (réduction ou interruption des livraisons de gaz). Ce plan détermine aussi le mode de fonctionnement de la solidarité entre Etats membres face à une éventuelle crise.

Quel coût pour l'Europe, et qui va payer ?

L'avantage du gaz russe est son prix sur des contrats à long terme. Il est encore actuellement l'un des plus avantageux du marché. Cependant, le prix fixé par Moscou varie en fonction des relations avec l'Ukraine. Il est donc probable qu'en cas de conflit ou même simplement de divorce, une flambée des prix soit inévitable. Autre problème, il n'existe pas de politique énergétique commune en Europe. Chaque pays serait donc amené à prendre ses propres décisions pour faire face aux difficultés et à affronter seul les coûts de cette rupture. La solidarité entre Etats membres serait donc très fragile.

Depuis le début du conflit ukrainien, les Etats membres examinent différentes options de substitution au gaz russe. L'une des propositions envisagées est l'importation de gaz en provenance des Etats-Unis. Mais en raison du coût du transport, le prix du gaz liquéfié est à peine rentable une fois sur le sol européen. Sans compter les risques d'augmentation des prix lié à l'extraction du gaz de schiste. Un autre concurrent potentiel sur le marché du gaz est l'Iran. Ce pays s'est déclaré prêt à proposer des prix intéressants pour l'Europe. Il n'attend donc qu'une chose : que la Russie mette ses menaces à exécution et que les sanctions économiques vis à vis de Téhéran soient levées.

Marché de dupes

Mais si la Russie n'a toujours pas coupé le gaz de l'Ukraine, c'est qu'elle a gros à y perdre. Derrière les menaces, se cache une toute autre vérité. L'économie de la Russie dépend principalement de son commerce énergétique avec l'Europe. 70% des exportations russes sont achetées par l'Union Européenne. Or depuis les "guerres du gaz", les pays européens se méfient de leur voisin caractériel.

Alors, les menaces de la Russie, des paroles en l'air ? Pas si sûr car les pays européens ne sont pas encore prêts à affronter une telle situation. Les répercutions dépasseraient le secteur énergétique pour s'étendre au commerce et à l'industrie. Et là, l'Europe a beaucoup à perdre. Vladimir Poutine poursuit donc son but qui reste avant tout d'isoler et d'affaiblir l'Ukraine. Mais il risque de se brûler les ailes dans ce marché de dupes…




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