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« Même pendant les crises, l’art ne meurt jamais »

mardi, 17 juin, 2014 - 14:53

Au Sud de l'Europe, la crise frappe aussi la culture. A tel point que le statut d'intermittent, jugé précaire en France, apparaît comme un idéal pour les artistes latins. Témoignages.

Moins d’un mois après la poussée du Front national aux Européennes, et alors que l'heure est plutôt à l'europhobie, un festival parisien prend le parti de revaloriser l’idée européenne à travers la culture. Le Théâtre de la Ville organise la 5e édition des Chantiers d’Europe. Le festival rassemble différentes pratiques artistiques : danse, théâtre, concerts… et présente une trentaine de compagnies européennes. Des troupes aux moyens limités. Cette année l'Europe du sud est à l'honneur. Une façon de tordre le cou à l’image de "mauvais élève du Vieux Continent" que traînent ces pays.

La culture, pas assez rentable

Pour Claire Verlet, directrice adjointe du théâtre, outre l’intérêt culturel de la (très variée) programmation, le festival est aussi une bonne occasion de se plonger dans la réalité de chaque pays. D’échanger avec des artistes d’autres territoires et de prendre conscience des différences en matière de politique culturelle d’un pays à l’autre.

Si la France perpétue une longue tradition dans ce domaine depuis André Malraux, le Portugal, lui, n’a même plus de ministre de la Culture (mais un simple secrétaire d'Etat). La crise est passée par-là. Partout, les artistes occupaient déjà des positions précaires. Cette situation parfois délicate s’est encore détériorée. Celso Giménez et Violeta Gil, à la tête de la compagnie espagnole La Tristura, rappellent par exemple que la TVA culturelle est passée de 8% à 21% sous le gouvernement Rajoy. La metteur en scène Lena Kitsopoulou décrit une situation similaire dans son pays, si ce n'est pire:

Quand vous n'avez plus d'argent pour faire tourner les hôpitaux, bien sûr la culture passe après".

Un ministère de la Culture existe toujours en Grèce, mais "ce n'est qu'un nom sur un organigramme. Ils n'ont pas de moyens, donc pas de projets. C'est une coquille vide".

La culture est non seulement devenue un sujet accessoire pour les politiques, mais elle est aussi secondaire dans la vie des Espagnols ou des Grecs. Leur préoccupation est avant tout de trouver et garder un emploi.

Même avant la crise, l'art n'intéressait qu'une minorité "et maintenant, les gens peinent parfois à nourrir correctement leurs enfants, donc aller au théâtre…", explique Lena Kitsopoulou. En Espagne, les loisirs sont essentiellement sportifs, avec une écrasante domination du dieu football. Pour Violeta Gil, "les gens ont déjà une vie assez compliquée. En rentrant chez eux, ils ne veulent pas se prendre la tête avec de la culture".

Le graal du statut d'intermittent

Alors que de nombreux festivals sont annulés les uns après les autres en France, du fait de la grève des intermittents, Chantiers d’Europe semble épargné. Claire Verlet suppose que les intermittents ont choisi de ne pas fragiliser ces compagnies déjà en difficulté. Les artistes espagnols, eux, ont bien conscience de l’enjeu.

"C’est un peu compliqué de se prononcer sur la légitimité de leur mouvement. C’est un dossier compliqué et nous n'avons pas tous les éléments en mains. Mais pour nous, Espagnols, ce statut est un modèle. S’il venait à disparaître ou même à être réduit, on ne pourrait plus le prendre en exemple. En Espagne on se bat pour avoir le même genre de chose en disant "regardez en France ils ont ça, c’est quand même un pays sérieux, avec des gens qui réfléchissent, alors pourquoi pas nous". Si la France perd ce statut, alors c’est sûr, nous ne l’obtiendrons jamais."

La tradition culturelle française reste un modèle, même si en ce moment la France c’est surtout "Marine Le Pen qui va de plateaux en plateaux sur les télés espagnoles".

Une Europe trop discrète

Pour Claire Verlet, l'Europe ne sait pas valoriser ce qui fonctionne bien. "L'Union européenne a une vraie politique culturelle et participe au financement de nombreux projets. En réalité quand on a des problèmes on incrimine l'Europe, mais quand elle fait des choses bien, on n'en parle pas."

Car l’Europe reste cependant bien perçue. Comme le rappelle Celso et Violeta, les années franquistes ne sont pas si loin: "l’Europe représente avant tout la démocratie, la liberté, bref tout l'opposé de Franco". 

D'ailleurs ils comprennent mal ce rejet de l'Union européenne (UE) en France : "pour nous la France, c'est l'essence de l'Europe, avec l'Allemagne". En revanche, ils apprécient peu d'être pointés du doigt comme "des artistes venant de pays en crise".

On veut que notre travail suscite l’attention pour sa qualité artistique, pas parce que la situation économique de notre pays est difficile".

A travers ce festival, le Théâtre de la Ville cherche justement à casser ce préjugé. Une volonté partagée par Lena Kitsopoulou qui rappelle qu'il y a aussi en Grèce "des gens créatifs, des gens heureux, des gens qui continuent de rêver, des gens qui continuent de se battre".

Et si des compagnies d'Europe du sud continuent de présenter malgré tout leur travail c'est probablement selon Lena Kitsopoulou, parce que "même si les choses vont mal, vous aurez toujours des gens créatifs, qui utiliseront la culture pour s'exprimer. Malgré les crises, l'art ne meurt jamais".




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