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Irak : que peut et que veut faire l’Europe ?

vendredi, 27 juin, 2014 - 13:39

La situation irakienne inquiète les Européens. Mais ils laissent l'initiative aux Américains qui sont pourtant les premiers responsables de la situation actuelle. Analyse.

"D'une extrême gravité". C'est ainsi que Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, qualifie la situation actuelle en Irak. L'offensive du groupe djihadiste EIIL (Etat islamique en Irak et au levant) dans le Nord du pays alarme toutes les chancelleries européennes.

Cette organisation veut instaurer un Etat islamique sunnite dans la région faisant fi des frontières héritées du tracé réalisé par les Français et les Britanniques au lendemain de la chute de l'Empire Ottoman, il y a près d'un siècle. EIIL combat aujourd'hui sur plusieurs fronts : en Irak, contre le gouvernement et l'armée chiite, et en Syrie, contre Bachar Al-Assad. Groupe appelant au djihad, auteur d'atroces massacres et prônant un ordre moral rigoriste comme le montre leur "charte" dévoilée par Libération, EIIL a mené une offensive éclair en Irak au point d'occuper aujourd'hui une grande partie nord du pays.

UE cherche diplomatie

Pourtant la communauté internationale semble incapable de faire face. L'Europe, elle, est quasi inexistante. A l'issue du Conseil des affaires étrangères du 23 juin (regroupant les 28 ministres des affaires étrangères de l'Union européenne), les conclusions adoptées trahissent une réelle impuissance. L'UE y "exprime sa profonde inquiétude", "condamne fermement les attentats", "déplore les attaques", "se déclare gravement préoccupée par la crise humanitaire"… Bref, l'Union constate, s'émeut, mais n'agit pas. 

Une attitude qui n'étonne pas Didier Billion, chercheur en Relations Internationales et directeur adjoint de l'IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques).

Selon lui,

l'UE n'est pas en situation de prendre une initiative".

Et ce pour deux raisons :

  • Les 28 sont tout d'abord "incapables de s'entendre sur la diplomatie". C'est notamment le cas pour le conflit israélo-palestinien, ou le dossier iranien dans lequel les Européens sont divisés sur les conditions d'un accord.
  • Mais Didier Billion insiste aussi sur l'incapacité de l'Union Européenne à réagir dans l'urgence.

Le sujet est non seulement très complexe, mais en plus il évolue très vite. Il faut donc réagir rapidement. Mais la structure même de l'Union européenne possède des lourdeurs, qui font qu'une prise de décision rapide est très difficile".

La crise irakienne est donc une nouvelle illustration de l'inexistence de la diplomatie européenne. Mais cela ne devrait pas empêcher les Etats d'avoir des initiatives individuelles. Pourtant, là encore, l'heure n'est pas aux grandes manœuvres. 

  • L'Allemagne reste en retrait, comme dans tout dossier international hors Europe.
  • La Grande-Bretagne, elle, est bien embarrassée, ayant participé à la guerre en Irak de 2003 aux côtés des Américains, guerre qui est encore plus critiquée aujourd'hui au vu de la situation qu'elle a laissé derrière elle. Le chef de la diplomatie britannique, William Hague, a cependant effectué un déplacement surprise le 26 juin à Bagdad pour rencontrer le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki et plaider pour une "unité politique" de l'Irak.
  • A l'Est, on est plus préoccupé en ce moment par la situation ukrainienne.
  • La France, par la voix de Laurent Fabius, reste également très prudente tout en s'inquiétant d'une situation "sans précédent". La déclaration du chef de la diplomatie française devant l'Assemblée nationale le 18 juin dernier est d'ailleurs révélatrice. Il s'est entretenu avec "les ministres des Affaires étrangères irakien, saoudien, américain et avec le président kurde". Discuter avec ses homologues européens était alors, semble-t-il, secondaire. Les acteurs qui comptent sont ailleurs.

De faibles marges de manoeuvre

Mais, même si l'Europe avait une volonté claire de réagir, et si elle en avait la possibilité, que pourrait-elle vraiment faire? La situation est d'une grande complexité. Et les actions passées dans la région ne sont guère encourageantes. Une véritable intervention armée comme celle de 2003 serait catastrophique. Et l'option d'une intervention a minima (par exemple seulement aérienne) rappellerait l'offensive en Libye, où la situation est aujourd'hui également critique. Enfin, l'absence d'intervention évoque le drame syrien.

Les Européens, ni même d'ailleurs les Américains, ne souhaitent en réalité s'engager fortement dans la région, que ce soit pour des questions de moyens, mais aussi parce que cela serait contre-productif. La seule option restante est la voie politique.

Pour Didier Billion,

même si on n'est pas un farouche soutien des Etats-Unis, on est obligé de constater que sur ce dossier précis, Obama a mille fois raisons d'agir avec prudence en ayant une politique de non-intervention".

Lors de leur rencontre à Paris le 26 juin, Laurent Fabius et son hologue américain, John Kerry, étaient d'ailleurs sur la même ligne. Ils souhaitent que "très rapidement, en Irak, il y ait un gouvernement d'union nationale qui puisse faire face à la situation. La réaction doit venir de l'Irak lui-même". Une solution qui est probablement le meilleur choix selon Didier Billion.

Les Européens doivent réclamer un gouvernement qui intègre les sunnites. Car le risque actuel c'est que les combats qui opposent EIIL à l'armée irakienne se transforment en combats entre sunnites et chiites."

Les Européens pourraient donc déjà s'accorder officiellement sur cette demande de gouvernement d'union nationale, mais ils n'en ont jusqu'à présent pas été capables.

Laurent Fabius a aussi avancé une autre piste d'action :

Nous devons agir. Agir c'est d'une part condamner. Agir c'est demander un gouvernement d'union nationale. Agir aussi, puisque nous avons des liens avec tous les pays de la région, en disant aux uns et aux autres d'essayer de travailler pour l'unité de l'Irak". 

Des discussions régionales semblent en effet indispensables, non seulement parce que les conséquences dépassent largement le cadre de l'Irak, mais aussi parce que d'autres pays de la zone sont des acteurs, même indirects, de ce qui est en train de se dérouler et ont donc un rôle à jouer pour favoriser une discussion politique interne en Irak.

Quels impacts en Europe ?

Mais, pour le moment, le dossier est essentiellement géré par les Américains. Les Russes ont "d'autres chats à fouetter" pour Didier Billion. Au Moyen-Orient, la Chine a tendance à suivre le point de vue russe. La Turquie "a une politique ambiguë puisqu'après avoir fermé les yeux sur certains passages d'armes ou de combattants, elle se retrouve aujourd'hui bien embarrassée face à ce groupe qui la menace" (EIIL détient 80 otages turcs).

Enfin, l'Iran, acteur clé de la région est allié du gouvernement chiite irakien, se concentre sur les négociations à propos du nucléaire, dont l'échéance est au 20 juillet.

L'Europe aurait donc un espace libre pour faire entendre sa voix, une voix unique, d'autant que la condamnation des actes d'EIIL fait l'unanimité. De plus, la situation irakienne pourrait avoir des conséquences directes pour l'Europe. La plus inquiétante, pour Didier Billion, c'est "l'appel d'air" que peuvent produire les succès d'EIIL en direction d'apprentis djihadistes européens.

Ces hommes, et même ces femmes, formés au maniement des armes et des explosifs vont revenir en Europe. Cela pose donc de sérieux problèmes de sécurité intérieure".

Face à cette menace concrète, les Européens ont cependant, pour une fois réussi à réagir conjointement. Les services de renseignements et de sécurité des différents pays travaillent en étroite collaboration.

En revanche, le directeur adjoint de l'IRIS estime qu'il ne faut pas s'inquiéter outre mesure concernant les conséquences économiques de la crise irakienne, en dépit de l'inquiétude des marchés financiers. "Les Saoudiens et les Qataris peuvent produire plus de pétrole ou de gaz pour empêcher les prix de s'envoler. C'est le propre des bourses de s'agiter".

Les 28 chefs d'Etat se réunissaient en fin de semaine dernière pour un Conseil européen à Bruxelles. Même si d'autres sujets majeurs étaient à l'ordre du jour, l'absence de déclaration à propos de la situation actuelle en Irak à l'issue de ce Conseil est une nouvelle illustration de l'impuissance de la diplomatie européenne.




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