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Croatie : l’heure n’est plus à la fête

jeudi, 3 juillet, 2014 - 08:09

L'entrée de la Croatie dans l'Union européenne était fêtée en fanfare il y a un an. Aujourd'hui, le pays est en proie à de sérieuses difficultés économiques et l'anniversaire est plutôt passé sous silence, à Bruxelles comme à Zagreb. 

Un an après avoir intégré l'Union européenne, la Croatie est toujours dans une impasse économique. Pire, la situation se dégrade dans certains domaines. Le pays subit depuis 2009 une importante récession (-12,5% en 5 ans) et l'année 2014 ne devrait pas échapper à la règle. Le gouvernement croate table sur une croissance nulle, tandis que la Commission envisage plutôt la poursuite de la récession (-0,2%). Après un pic à -6,9% en 2009 la situation semble malgré tout se stabiliser.

Mais le chômage, lui, est toujours au sommet. En mai 2014, il s'établissait à 16,3%, soit le troisième taux le plus important dans l'Union après l'Espagne (25,1%) et la Grèce (26,8% en mars). Un jeune croate sur deux est au chômage (55,5% en Espagne, 58,3% en Grèce).

Un mauvais élève

Le niveau de déficit inquiète aussi Bruxelles qui, dès janvier de cette année, a lancé une procédure pour déficit excessif à l'encontre de la Croatie.
Et, quelques jours plus tard, Standard&Poor's annonçait avoir dégradé la note souveraine du pays, passant de BB+ à BB. La semaine suivante, c'était au tour de Moody's de s'inquiéter de la dégradation de la situation économique du pays et de passer de Ba1 à Baa3.

La Croatie est donc l'un des "mauvais élèves" de l'Union européenne. Face à cette situation inquiétante, la Commission européenne est catégorique :

La Croatie connaît des déséquilibres macroéconomiques excessifs qui requièrent une surveillance particulière et une action politique forte".

L'Europe a-t-elle une responsabilité dans ce désastre ? En réalité, ce n'est pas l'entrée dans l'Union qui a mis à mal le pays. La situation était déjà critique. Et, avant l'intégration croate à l'UE, Bruxelles était au courant des difficultés du pays. En 2013, lorsqu'on lui demandait si la Croatie allait être un des pays à problème de l'UE, Paul Vandoren, chef de la délégation de l'Union européenne (UE) en Croatie, était catégorique dans les colonnes du Monde :

C'est clair que oui ! Pour moi, il n'y a pas de grande différence entre la Croatie, la Grèce, l'Italie ou le Portugal."

Ce qui ne l'empêchait donc pas de soutenir l'arrivée de ce 28e membre.

L'Union se serait-elle donc trop précipitée ?

Pour le journal allemand Bild, la Croatie, ce sont "des dettes, de la corruption et un fort taux de chômage". Bref c'est la prochaine Grèce, qui engloutira les milliards de Berlin".

Mais, déjà à l'époque, Paul Vandoren, défendait l'entrée du pays dans l'UE.

En 2004, quand elle a commencé son parcours d'adhésion, la Croatie allait mieux, c'est vrai, et l'Europe aussi. Faudrait-il aujourd'hui laisser le malade en dehors de la maison, sous prétexte qu'il est souffrant ? Certainement pas."

Bruxelles tue la reprise

Si l'UE n'est pas responsable de l'entrée en crise de la Croatie, elle participe cependant à la poursuite de ce marasme économique. En imposant à Zagreb une austérité drastique, Bruxelles tue les moindres signes de reprise, comme partout en Europe.

Elle émet ainsi de nombreuses recommandations : réduction accrue des dépenses, du déficit, réforme du marché du travail, réforme de la retraite, réforme du système fiscal et de la protection sociale…

Le poids du secteur public dérange également la Commission européenne, d'autant plus qu'elle le juge inefficace. La Croatie a donc entrepris des réformes majeures, notamment dans les chantiers navals, anciens fleurons nationaux, qui ont pour conséquence la destruction de nombreux emplois.

Les subventions publiques ont aussi été largement réduites sur demande de Bruxelles, ce qui met à mal plusieurs secteurs dont l'agriculture.

Corruption et clientélisme

Mais pour la Commission, les réformes sont largement insuffisantes et le démantèlement de l'Etat providence doit être accéléré. Les effets néfastes de l'austérité sont pourtant de plus en plus critiqués par des économistes et des politiques, sans faire infléchir jusqu'à présent la position de Bruxelles.

Cependant, il serait exagéré de faire porter sur l'Union toute la responsabilité des difficultés économiques croates. Les dirigeants croates sont aussi fautifs. La conjoncture économique n'était, bien sûr, pas des plus favorable. Mais le pays est surtout jugé peu propice aux affaires.

La Croatie occupe ainsi la dernière position des 28 pour le climat des affaires selon la Banque mondiale, juste derrière la Grèce. Elle se situe en 89e position mondiale, non loin de pays comme le Sri-Lanka, l'Albanie ou la Jamaïque.

En cause, la corruption jugée galopante et le clientélisme. Des problèmes qui touchent toutes les ex-républiques yougoslaves. Mais aussi une bureaucratie très lourde, avec une justice très longue qui met parfois plus d'une décennie à statuer.

La Coface pointe ainsi une

faible attractivité du pays contrainte par les lourdeurs administratives tandis que la corruption demeure problématique".

Début mai, une étude du cabinet Ernst & Young plaçait la Croatie à la seconde place des Etats européens les plus corrompus, juste après la Slovénie.

Pas de baguette magique

Les Croates ont cru que l'intégration dans l'Union européenne allait régler une partie de leur problème. Mais les dirigeants croates doivent aussi faire leur part.

Pour le quotidien libéral croate Jutarnji List :

Nous avons obtenu des frontières sans douanes, de nouveaux passeports et des frais d'itinérance moins coûteux. Mais seul le gouvernement croate peut encore initier les changements que les citoyens attendent vraiment. … L'UE n'est pas une baguette magique, mais une institution qui attend un partenaire sérieux, en mesure d'expliquer précisément ce dont il a besoin, pour quelles raisons, et de quelle façon il entend l'obtenir. Mais pour cela, il faut d'abord engager des réformes et cela fait des décennies que la Croatie attend leur mise en œuvre. C'est la raison pour laquelle l'Etat croate n'est pas un partenaire sérieux et digne de confiance pour l'UE."

Problème : les dirigeants sont embourbés dans des crises politiques. Corruption, conflits internes… En mai dernier, le ministre des finances, Slavko Linic, qui menait les réformes économiques depuis décembre 2011, était limogé suite à une affaire de corruption.

En réalité, il semble aujourd'hui difficile pour Zagreb de mener autant de réformes dans une situation économique aussi critique. Et le peu de réformes engagées tuent la reprise.

L'Europe pour contrer la Serbie

On ne peut cependant pas parler de désenchantement mais plutôt d'indifférence des Croates à l'égard de l'Union. Dès le départ, ils ne s'attendaient pas à un miracle économique en provenance de Bruxelles. L'attachement à l'UE est plus une question de politique. La Croatie continue d'entretenir des relations tendues avec son voisin serbe depuis la guerre de 1991-1995. En étant dans l'Union, les Croates peuvent notamment peser sur l'entrée de la Serbie dans l'UE. Cette intégration est aussi une façon de se distinguer de leur voisin.

Les Croates parient en fait sur d'importants bénéfices à long terme, et sont en échange prêts à accepter les conséquences négatives à court terme. C'est en tout cas ce que le président croate indiquait il y a un an. Mais il ne faudrait malgré tout pas que la reprise tarde trop à arriver.

Lors des élections européennes, seuls 20,84% des électeurs croates ont pris part au vote. C'est le parti conservateur, actuellement dans l'opposition, qui a emporté le plus de voix (41,42%).




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