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Le vote obligatoire à quel prix ?

mercredi, 22 avril, 2015 - 13:50

Pour réduire l'abstention le président de l'Assemblée nationale a proposé de rendre le vote obligatoire. Une mesure déjà appliquée avec succès ailleurs en Europe quand le prix à payer pour s’abstenir est élevé. Mais forcer les électeurs peut avoir des effets pervers pour la démocratie.

 

Chronique sur RFI - Le vote obligatoire 

 

Claude Bartolone souhaite que le vote devienne obligatoire comme c’est le cas dans plusieurs pays européens. 

Dans l'ordre chronologique, le Liechtenstein a été le premier pays à avoir rendu obligatoire le vote en 1862. La sanction pour les abstentionnistes est cependant symbolique puisqu’elle s’élève à 13 euros. Mais cela semble suffire pour motiver les électeurs de micro Etat, puisqu'ils sont seulement 19% à n'avoir pas déposé de bulletins dans les urnes lors des dernières élections législatives.

En Belgique, cela fait également longtemps – depuis exactement 122 ans – que les électeurs ont l’obligation d’aller voter. Ainsi au fil du temps, le civisme électoral des Belges ne s'est jamais démenti, ce qui tendrait à prouver que même dans un pays aussi divisé et qui a bien du mal à former un gouvernement à l'issue des élections, rendre obligatoire le vote est efficace.

Le taux d’abstention a cependant dépassé pour la première fois les 10% pour atteindre 11% lors du dernier scrutin national, ce qui a été interprété par la presse belge comme un "taux d'abstention record" ! 

Ne pas aller voter coûte, il est vrai, assez cher en Belgique: entre 27 et 55 euros, et, en cas de récidive, jusqu’à 137 euros. Et si le refus de voter devient chronique, c'est à dire si on n'a pas mis son bulletin dans l'urne au moins 4 fois en 15 ans, on est rayé des listes électorales pendant dix ans.

Chez le voisin luxembourgeois, les amendes sont encore plus élevées. Elles vont de 100 à 250 euros pour une première abstention et de 500 à 1 000 euros en cas de récidive dans les cinq ans. A ce prix là, rares sont ceux qui oublient d'aller voter. Le taux de participation dépasse toujours les 90%.

Efficace si le droit de vote a un prix élevé

En Grèce le vote est également obligatoire, mais les abstentionnistes ne paient pas d'amende. Ils ont cependant moins de chance d’obtenir un emploi administratif, un permis de conduire ou un passeport. Des contraintes insuffisantes pour motiver les électeurs grecs puisque 36% ne se sont pas rendus aux urnes lors des élections législatives de janvier dernier. Une abstention massive traduisant leur rejet du Pasok et de la Nouvelle Démocratie, deux partis décrédibilisés après s’être partagé en alternance le pouvoir depuis des décennies. Et ceux qui ont voté l’ont fait de préférence pour Alexis Tsipras, candidat de l'alternance face aux formations pro-européennes.

Mais il y a également les déçus du vote obligatoire. Ce sont l'Italie et les Pays-Bas. Les Italiens ont renoncé au vote obligatoire en 1993 et les Néerlandais en 1970 : dans ces pays, les sanctions étaient, comme en Grèce, administratives et non pas financières. Elles ont été jugées inutiles et, effectivement, cela n'a pas eu vraiment d'effet sur le taux de participation qui dans ces deux pays a dépassé les 70% lors du dernier scrutin national.

Ainsi, le droit de vote a un prix. Plus la sanction financière est importante, plus le vote obligatoire est efficace. Et sans sanction réelle et sérieuse, il est inutile de proclamer le vote obligatoire.

Pour autant, voter sous la contrainte n'est pas une vraie solution. C'est en quelque sorte un suffrage censitaire à l'envers. Avec le suffrage censitaire seuls ceux qui en avaient les moyens pouvaient voter. Avec le vote obligatoire, seuls ceux qui en ont les moyens peuvent s'abstenir de voter.

De plus, cette motivation civique forcée rabaisse l'expression civique à son plus bas niveau, celui du portefeuille. Sans compter le risque de voir l'électeur contraint, voter, au mieux banc, au pire pour les candidats populistes en rupture avec la démocratie et son suffrage universel.

Et pourquoi maintenant, au plus mauvais moment?  On entend déjà Marine Le Pen dénoncer aux présidentielles de 2017, une « injustice devenue obligatoire » du fait du mode de scrutin majoritaire à deux tours.

Les Français manquent de civisme électoral

La montée de l'abstention en France n’est pourtant pas récente. Depuis 1993, l’abstention augmente pour atteindre le record de 43 % aux législatives de 2012. Mais déjà dans les années 90, un peu plus de 30% des Français s'abstenaient aux législatives, dans les années 80, ils étaient plutôt 22/25% et en 1978, ils étaient moins de 17%. Et si l’on remonte encore plus loin, de 1924 à 1958 l'abstention n'a jamais dépassée les 20%.

Le fait que, depuis 2002, les présidentielles ont lieu juste avant les législatives – ceci à la suite de l’instauration du quinquennat en 2000 – a sans nul doute affaibli l’intérêt des législatives qui sont considérées comme secondaires une fois le chef de l'Etat élu. L'abstention au second tour des présidentielles a ainsi été d'un peu moins de 20% en 2012.

Cette montée de l'abstention n’est pas une spécificité française. Elle a tendance à progresser dans plusieurs pays d'Europe. Globalement, il faut y voir un recul du sens civique et de l'intérêt collectif et une défiance grandissante envers des partis incapables de renouveler leurs discours, tout cela dans un contexte de clivages politiques qui s'estompent.

Le plus étonnant est que ce désintérêt des citoyens est particulièrement accentué dans les pays de l'Est de l'Europe qui n'ont retrouvé la démocratie qu'au début des années 90. En Pologne, l'abstention était de 46% en 2007 et de 51% aux dernières législatives de 2011. Et la Roumanie voit son taux d’abstention augmenter au fil des scrutins: 25% en 1992 et de plus 60% en 2012 ! Face à cette désertion des électeurs roumains, le vote obligatoire est envisagé avant chaque élection…

En France, il est donc fort probable que le vote obligatoire restera un serpent de mer. Nombreux sont ceux qui, dans l'opposition comme dans la majorité, estiment que cela reviendrait à casser le thermomètre de l'idéal républicain.

C’est aux élus de prendre conscience qu'ils ne peuvent plus donner l'impression d'être déconnectés de la réalité et qu'un électeur qui s'estime trahi par des promesses non tenues est un électeur perdu qui finit souvent par déserter les urnes.




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