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Les cheminots français sont les plus favorisés d’Europe

lundi, 13 juin, 2016 - 13:31

La grève SNCF se prolonge alors que les accords sur la table préservent ou améliorent les conditions de travail des cheminots. Les conducteurs français bénéficient de beaucoup plus de jours de repos que leurs homologues allemands, italiens ou britanniques et partent bien plus tôt à la retraite.

Alors qu’une nouvelle journée d’action contre la loi El Khomri se déroule aujourd’hui, la grève de la SNCF continue de perturber les transports ferroviaires. Un mouvement qui se poursuit en dépit des accords intervenus concernant l’organisation du travail des salariés du secteur ferroviaire.

Des accords jugés pourtant très favorables aux salariés mais qui n’ont, à ce jour, pas été entérinés par la CGT, Sud-Rail et Force Ouvrière qui peuvent encore s’y opposer puisqu’ils disposent à eux trois de la majorité des représentants syndicaux du secteur.

Le contenu de ces accords justifie-t-il une telle opposition ? Deux textes ont été signés par trois centrales syndicales « réformistes » – l’UNSA, la CFDT et la CFTC – représentant 40% du corps électoral du groupe SNCF. Le premier est l’accord d’entreprise SNCF portant sur l’organisation du travail au sein du groupe public ; le second est la convention collective nationale du ferroviaire définissant les conditions de travail de l’ensemble des salariés du secteur, y compris donc ceux des entreprises ferroviaires privées qui opèrent dans le fret ferroviaire (35% du marché) et ont vocation à concurrencer, dès 2020, la SNCF dans le transport de voyageurs.

Pour la SNCF, l’enjeu est double : améliorer d’une part la médiocre productivité du groupe en assouplissant l’organisation du travail et, d’autre part, faire en sorte que des contraintes soient imposées aux entreprises ferroviaires privées pour minorer un avantage de compétitivité estimé actuellement à au moins 20%. Et neutraliser ainsi le risque d’une concurrence qui contraindrait la SNCF à se réformer…

Des accords ferroviaires très avantageux pour les cheminots…

Les deux accords sur la table sont considérés comme très avantageux pour les salariés : les salariés de la SNCF préservent à peu près tous leurs avantages tandis que la convention collective octroie à tout le secteur des conditions bien plus favorables aux salariés du privé que le régime actuel.

En dépit de ce résultat, les syndicats majoritaires à la SNCF – la CGT, Sud-rail et FO – menacent de torpiller ces accords en faisant jouer leur droit d’opposition. S’ils ne le font pas, les accords entreront en vigueur car ils ont été approuvés par plus de 30% des salariés représentés.

Sur l’accord d’entreprise, l’essentiel est préservé à part quelques concessions sur la polyvalence des conducteurs de train ou des possibilités de dérogations au plan local, points que dénoncent justement la CGT et Sud-rail. 

Les règles d'organisation du travail des conducteurs de train sont multiples et complexes. Considérons simplement le nombre de jours de repos par an. Sans compter 28 jours de congés payés et 10 jours de RTT, les conducteurs de trains de la SNCF conserveront 126 jours de repos pour compenser le travail de nuit ou celui du week-end. En tout, 164 jours par an non travaillés, soit 20 jours de plus en moyenne que l’ensemble des salariés français !

Quant aux conducteurs de train du privé, ils se voient garantir (hors congés et RTT) 117 jours de repos par an, soit 13 jours supplémentaires par rapport à l’accord de branche en vigueur. L’avantage compétitif des opérateurs privés reviendrait de 20% à moins de 8 %

… mais lourds de conséquences pour le secteur ferroviaire

Pour la SNCF, mais aussi pour les opérateurs privés, ces « avancées » sont, selon Marc Ivaldi, grand spécialiste de l’économie ferroviaire, « une catastrophe dont on mesure mal les conséquences ». Faute de gains de productivité, le groupe SNCF est dans l’incapacité de maitriser l’accroissement de son énorme dette qui atteignait fin 2015, 50 milliards d’euros. Un chiffre à comparer à la dette de la Deutsche Bahn, l’opérateur ferroviaire allemand, qui est de 17,5 milliards, ou encore de la dette du groupe italien Ferrovie dello Stato qui n’atteint pas 7 milliards.

Il faut dire que la Deutsche Bahn a bénéficié en 1995, d’une reprise de sa dette par l’Etat fédéral. Le président de la SNCF Guillaume Pepy laisse entendre qu’il pourrait en être de même en France. Mais Marc Ivaldi estime que la Commission européenne n’acceptera pas cette reprise de dette puisqu’elle n’est aucunement assortie, comme ce fut le cas en Allemagne, d’engagements en matière de gains de compétitivité.

Avantage compétitif pour les chemins de fer allemand et italien

En Allemagne, même si les difficultés du secteur fret ont provoqué en 2015 une perte de 1,3 milliards d’euros pour la Deutsche Bahn, le secteur ferroviaire a su se réformer. D’abord en mettant fin, dès 1994, au coûteux statut public des cheminots, plus que jamais en vigueur en France. Puis en s’ouvrant résolument à la concurrence au niveau du transport régional, ce qui a incité l’opérateur public à améliorer son offre et sa productivité.

Du coup, les subventions publiques au ferroviaire outre-Rhin n’ont pas varié depuis 13 ans et elles sont plus de deux fois inférieures, pour un kilomètre parcouru par chaque train, aux soutiens publics français. Les coûts d’exploitation en Allemagne sont également inférieurs de près de 50% à ceux de la France.

En Italie, les Ferrovie dello Stato sont bénéficiaires et se confrontent avec succès, sur les lignes à grande vitesse, au concurrent privé NTV. Les gains de productivité en Italie sont également significatifs depuis quelques années.

Chez nos voisins, les conducteurs travaillent plus longtemps

Les conducteurs de train allemand travaillent 39 heures par semaine (contre 35 en France) et bénéficient de 20 jours de repos de moins que les Français (en comptant les congés payés). Ils sont en outre plus polyvalents et effectuent des tâches de maintenance que refusent les conducteurs français.

Ils sont en contrepartie mieux payés qu’en France : de 3000 à 3500 euros par mois pour un conducteur expérimenté contre 2500 à 3000 euros en France. En revanche, un conducteur allemand ne peut prendre sa retraite qu’à 63 ans contre 52 ans pour un Français.

Les conducteurs italiens partent à 58 ans et travaillent 40 jours de plus que leurs homologues français tout en étant en moyenne payés moins de 2000 € mensuels. La situation des conducteurs espagnols est assez semblable (35 jours de repos en moins qu’en France) mais ils sont mieux payés que les Italiens (de 1.900 à 3.000 €).

Enfin, au Royaume-Uni, les conducteurs peuvent être payés jusqu’à 4.750 € mensuels pour 40 heures hebdomadaires. Mais l’âge de la retraite peut dépasser les 65 ans à moins d’une contre-indication médicale.

Conclusion : la grève des cheminots n’est qu’un prétexte

Sauf en ce qui concerne les salaires, les conducteurs français apparaissent donc très nettement privilégiés par rapport à leurs voisins. Et le paradoxe, c’est que les accords contestés par la CGT et Sud-rail ne portent aucunement sur les salaires mais confirment ou améliorent la plupart des conditions de travail des personnels roulants ou sédentaires.

En outre, il faut savoir que la réforme El Khomri, dont le retrait est une autre exigence des cheminots en grève, ne s’applique aucunement à ces derniers puisqu’ils ne sont pas soumis au code du travail ! Bref, le mouvement est purement politique. Cela dit, on peut parier que la CGT ne fera pas jouer son droit d’opposition et que les accords dans le ferroviaire vont entrer en vigueur malgré les vociférations. Car les salariés ont beaucoup à y gagner… à court terme.




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