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Centrale nucléaire d’Ostrovets : enjeu énergétique ou géopolitique ?

vendredi, 15 juillet, 2016 - 10:20

La Biélorussie s’est lancée, avec l’aide de la Russie, dans la construction d’une centrale nucléaire aux portes de l’UE, à quelques kilomètres de Vilnius, en Lituanie. Alors que l’installation semble ne pas respecter les critères les plus élémentaires de sûreté, certains y voient une tentative d’infiltration du marché européen par l’industrie russe, le Kremlin cherchant à rassoir son hégémonie dans la région et au-delà. 

Sans véritable appel d’offres, la construction d’une centrale nucléaire à Ostrovets, dans la région biélorusse de Grodno, a été confiée à Atomenergomash, la filiale de l’entreprise d’Etat russe Rosatom chargée de l'ingénierie mécanique. Si elle n’est en rien surprenante – la Biélorussie fait partie de l’Union économique eurasiatique mise en place par Poutine –, l’implication de Moscou dans le projet est visible à plusieurs égards. La Russie a notamment accordé à son voisin un prêt de 10 milliards de dollars pour couvrir la construction de la centrale et des infrastructures de sécurité du site. Un budget volontairement bas, puisque la filiale de Rosatom s’est engagée à construire une centrale qui n’inclura pas de sarcophage autour des réacteurs afin de contenir les radiations en cas de fuite. 
 

Que fait la Commission européenne ?

 
Un point alarmant lorsque l’on sait que le site est à peine à 20 km de la frontière lituanienne (qui est également la frontière extérieure de l’Union européenne), et à 50 km de la capitale de la Lituanie, Vilnius. Dans ces conditions, la moindre malfonction de la centrale exigerait une évacuation totale de la capitale lituanienne, et la zone effectivement contaminée s’étendrait aux territoires des Etats baltes, de la Suède, de la Pologne, du Danemark, de l’Ukraine et de l’Allemagne. Malgré les plaintes des pays Baltes, la Biélorussie a soumis des plans de construction de la centrale d’Ostrovets sans se soucier des études transfrontalières d’impact sur l’environnement et sans respecter les exigences de sûreté de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Le pays n’a pas davantage réalisé les tests de résistance prévus dans la déclaration signée en 2011 avec la Commission européenne.
 
Bien qu’affichant son intention de négocier, le prestataire russe a en réalité lancé les travaux en catimini, ce qui rend tout retour en arrière difficile. Pour autant, Bruxelles ne devrait pas céder à ce coup de force : si elle ne peut raisonnablement demander l’arrêt de la construction, elle peut au moins exiger que le projet soit réalisé dans le respect des normes et conventions internationales relatives à la sûreté nucléaire et à la protection de l’environnement. Mais pour l’heure, ni le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, ni les commissaires Environnement, Karmenu Vella, et Energie, Maros Sefcovic, tous trois qualifiés pour statuer en la matière, ne se sont saisis du dossier – malgré un appel du pied du parlement européen le 6 juin dernier. Inutile de rappeler, pourtant, que la sûreté et la sécurité des installations nucléaires dans les États membres et les pays qui les jouxtent revêtent une extrême importance pour les citoyens européens. Et c’est à la Commission de s’assurer de la coopération politique de l'Union européenne avec les pays tiers dans ce domaine.
 

Réponse à l’OTAN

 
Cette question est d’autant plus cruciale, qu’au risque nucléaire inacceptable que cette centrale fait peser sur le territoire européen, certains y voient une tentative agressive d’entrée sur le marché européen – notamment en Finlande – de l’industrie russe. Les exportations de pétrole sont largement moins rentables depuis la chute vertigineuse du prix du baril, et Moscou peine à écouler son gaz après s’en être servi comme outil de chantage dans le conflit ukrainien. En dépit d’accidents majeurs à Fukushima (Japon, 2011) et à Tchernobyl (Ukraine, 1986), l’AIEA prévoit une croissance de la part de marché du nucléaire pour les quinze prochaines années – entre 17 et 94 %.
 
Rosatom s’est déjà lancée dans la mêlée et depuis 2011, son portefeuille a augmenté de 60 %. La Russie, pour certains, se sert du nucléaire comme moyen d’augmenter sa sphère d’influence dans le monde : durant la dernière décennie, la compagnie a œuvré continuellement afin d’étendre son positionnement sur des marchés stratégiques un peu partout sur le globe. Elle compte aujourd’hui 29 projets de construction en cours, en Turquie, en Arménie, en Finlande, en Biélorussie, au Vietnam, au Bangladesh, en Inde et en Chine. Cette expansion n’est pas uniquement économique, mais elle sert également une vision géopolitique, assurant au Kremlin une présence sur tous les continents. A l’heure où l’OTAN renforce son contingent en Europe afin de rassurer les pays d’Europe de l’Est, encore sous le choc de l’invasion de la Crimée et de la guerre civile en Ukraine, le silence de la Commission devant la construction de la centrale ne reviendrait-il pas à laisser entrer le loup dans la bergerie ?

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