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Arabie Saoudite: le risque d’une autre erreur géopolitique majeure

samedi, 12 novembre, 2016 - 17:53

Il y a 25 ans, l’Europe et la France n’ont pas su assister la jeune démocratie russe. Il y a 10 ans, elles ont fermé les portes de l’UE à la Turquie. Poutine et Erdogan en sont les produits. Et certains voudraient pourtant répéter les mêmes erreurs avec l’Arabie Saoudite. 

Le rapprochement diplomatique initié depuis deux ans entre la France et l’Arabie Saoudite est sous le feu des critiques dans l’Hexagone. Au nom des valeurs démocratiques et de la cohérence des alliances militaires de la France, la campagne présidentielle qui s’amorce voit cet aspect de la politique étrangère du gouvernement dénoncé par l’ensemble des forces de droite et une bonne partie de la gauche.

Un vent de libéralisme qui souffle du désert

Ce rapprochement s’est récemment manifesté à l’occasion de la visite à Paris, les 27 et 28 juin dernier, du vice-prince héritier Mohamed ben Salmane, ministre de la défense et responsable de la politique économique du Royaume saoudien. A 31 ans, le fils du roi Salmane s’est forgé une image politique libérale sur deux points essentiels.

Premièrement, il a démontré sa volonté de clarifier les relations entre l’Arabie Saoudite et le terrorisme islamiste en devenant l’architecte de la coalition de 34 Etats musulmans du Moyen-Orient et d’Afrique qui forment, depuis décembre 2015, « L’alliance militaire islamique anti-terroriste ». Une initiative officielle qui constitue une réponse aux accusations de ceux qui soulignent le cousinage ambigu entre le wahhabisme régnant dans le pays et l’islamisme radical et violent.

En second lieu, le vice-prince héritier a lancé le 25 avril dernier un vaste plan de développement de son pays dénommé « Vision 2030 ». L’idée est d’en finir avec le tout pétrole en misant sur les secteurs d’avenir (énergies renouvelables, transports, tourisme, économie digitale…). Les moyens qui vont être mis au service de cet objectif sont considérables:  un vaste programme de privatisation et la multiplication par 12 – de 160 à 2.000 milliards de dollars – des actifs du fonds souverain du Royaume qui va récupérer la propriété de la compagnie pétrolière nationale (Saudi Aramco).

Des opportunités considérables

Pour l’Europe et la France les opportunités d’affaires peuvent être considérables, soit en termes d’accès au marché saoudien, soit en termes d’investissements du Royaume en Europe, soit encore en termes de placements financiers. En octobre dernier, pour financer son déficit public, l’Arabie Saoudite a ainsi levé sans aucune difficulté quelques 17,5 milliards de dollars, plus importante émission syndiquée de tous les temps provenant d'un pays émergent. Dans le même temps, le fonds souverain saoudien et la Softbank japonaise ont annoncé la création du « Softbank Vision Fund », qui sera capitalisé à hauteur de 100 milliards de dollars sur cinq ans pour investir dans les technologies de l’information du pays. Quatre mois auparavant, le même fonds souverain avait investi 3,5 milliards de dollars dans la société Uber afin qu’elle développe ses activités dans le pays. Donc, pour ceux qui pouvaient en douter, le plan « Vision 2030 » ne tient aucunement de l’effet d’annonce puisqu’il est déjà mis en œuvre.

En outre, ce plan ne vise pas que le développement économique du pays et il comporte une ambition sociétale. Celle de réformer la gouvernance du secteur public, de mettre sur pied un système éducatif et universitaire d’excellence, d’en finir avec la corruption, de soutenir les citoyens les plus vulnérables, tout cela en s’appuyant sur – dixit le vice-prince héritier – « les valeurs de tolérance et de modération » de l’Islam.

Ecran de fumée ?

De nombreux européens et une bonne partie des élites politiques et intellectuelles françaises ne voient pourtant dans ces initiatives qu’un écran de fumée destiné à masquer une réalité saoudienne beaucoup plus sombre. Celle d’une monarchie radicalement non démocratique, celle d’une justice implacable faisant bon marché des droits de l’homme, celle d’une société ségrégationniste à l’égard des femmes.

Face à ces critiques, il convient de rester lucide et pragmatique en questionnant la cohérence de la position des partisans d’une politique de « containment » visant à stopper l’influence saoudienne en isolant le pays. A dire vrai, cette stratégie a toutes les chances d’être improductive.

Le « containment » inapplicable

Ce que l’on a pu tenter naguère à l’encontre d’un petit Etat comme la Birmanie ne saurait s’appliquer à la première puissance économique arabe et premier producteur mondial de pétrole. Pas davantage au pays qui abrite la plus grande ville sainte de l’Islam et qui, de ce fait, joue le rôle d’une « mère patrie » pour 1,6 milliard de musulmans recensés sur la planète. Bref, cela n’a pas de sens de vouloir isoler un centre.

Peut-on, à tout le moins, s’interdire de vendre des armes à Ryad qui en fait un usage parfois fort contesté, comme on l’a vu récemment au Yemen ? Réponse, c’est toujours possible mais c’est plutôt inefficace. Un pays dont les revenus en devises sont considérables n’aura jamais de difficulté à se procurer les équipements militaires les plus sophistiqués sauf à imaginer que l’ensemble de la communauté internationale puisse s’entendre sur un embargo. Un pur fantasme…

En fait, le meilleur moyen de faire reculer certaines pratiques politiques, religieuses et juridiques jugées « obscurantistes » par les opinions sécularisées du monde démocratique est de favoriser l’ouverture d’une société aux valeurs partagées par les trois quarts de l’humanité.

Intensifier plutôt les échanges économiques et culturels

Cette ouverture ne peut naître des injonctions morales ou des invectives mais, bien au contraire, de l’intensification des échanges économiques et culturels. C’est ce qu’on a toujours observé dans le passé, aussi bien avec la Corée du Sud, l’Afrique du Sud que la Tunisie. Il est de surcroît productif d’encourager ceux qui, au sein du pouvoir saoudien, sont partisans de l’évolution.

En somme, n’attendons pas pour prendre la main qui nous est tendue. Et pour investir en Arabie Saoudite dans tous les domaines – technologies de l’information, éducation, culture, environnement – ayant un impact sociétal tout en renforçant ou en nouant des contacts avec les acteurs – PME, agences gouvernementales, universités – susceptibles de faire évoluer les normes sociales ou culturelles.

L’abandon de la Russie de Eltsine

Ne répétons pas les lourdes erreurs du passé. Au début des années 90, l’Europe n’a pas voulu prendre la mesure du gigantesque chantier de la transition auquel la Russie de Boris Eltsine faisait face. La France mitterrandienne, en particulier, qui avait tout misé sur Gorbatchev, a préféré se détourner des réformateurs libéraux (mais démocrates) en les abandonnant aux mains intéressées des consultants d’Ernst&Young ou d’Arthur Andersen. Comment se plaindre ensuite de l’arrivée du nouveau Tsar Poutine venu remettre en ordre une société pulvérisée et une économie en plein chaos ?

La mise en quarantaine à contretemps de la Turquie

Lourde erreur encore, l’attitude à courte vue de l’Europe et de la France à l’égard de la Turquie. Interrogé en juillet 2006 par l’auteur de ces lignes, le premier ministre Recep Tajjip Erdogan rêvait encore d’intégrer une union européenne qu’il voyait comme « le lieu d’une alliance des civilisations » propre à porter « au terrorisme mondial le coup le plus dur de son histoire ». Ce même auteur écrivait quelques mois plus tard : « Forte d'une Turquie musulmane incontournable dans la région et deuxième puissance militaire de l'OTAN, dotée d'un potentiel économique et humain sans équivalent sur le Vieux Continent, l'UE peut trouver sur ce terrain les moyens de sa puissance. » Très vite hélas, l’Europe et, encore une fois, la France en tête, allaient s’acharner à fermer la porte de l’UE au seul pays laïque de l’Islam en vraie transition démocratique. Dix ans plus tard, Erdogan est devenu le Poutine de l’Est méditerranéen…

Sommes nous donc à la veille de répéter les mêmes erreurs avec l’Arabie Saoudite ? Allons-nous prendre le risque de nous retrouver, dans quelques années, face à un pays beaucoup plus puissant économiquement et cette fois résolument expansionniste en mesure d’imposer définitivement à la grande région une vision archaïque et anti-démocratique du monde ? Ou va-t-on saisir l’opportunité de cette main tendue pour que l’avenir du Moyen-Orient, des pays arabo-musulmans et donc de l’Europe soit enfin prometteur ?


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