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Le Monténégro exagère-t-il la menace russe pour accélérer son intégration à l’Union européenne ?

mardi, 11 avril, 2017 - 12:45

Un satisfecit. Les députés de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, réunis le 28 février dernier, ont unanimement salué les efforts du Monténégro en vue de son adhésion à l’Union européenne (UE). « Le Monténégro demeure la bonne nouvelle des Balkans occidentaux, le pays étant le plus avancé des candidats à l’adhésion à l’UE, a déclaré le rapporteur Charles Tannock. Il s’agit d’un moment important pour le processus d’intégration européenne (…) et il est essentiel que le Parlement européen en profite pour montrer son soutien sans faille à ce processus ».

Rappelant que 26 chapitres avaient été ouverts aux négociations et deux déjà clôturés, les eurodéputés n’en ont pas moins émis des « critiques constructives ». La corruption, le crime organisé et la question de la liberté de la presse au Monténégro demeurent des sujets d’inquiétude pour les députés européens chargés d’évaluer les efforts du petit pays balkanique.

Une tentative de coup d’Etat bien opportune

Dirigé par Milo Djukanovic pendant plus de 25 ans, le Monténégro fait figure de havre pour le crime organisé. La corruption y est endémique, répandue à tous les étages de l’appareil d’Etat. Milo Djukanovic lui-même ne doit qu’à son immunité d’homme d’Etat de ne pas avoir été inquiété par la justice, alors qu’il est soupçonné d’avoir trempé dans un trafic de cigarettes à l’échelle du continent. Pointant à la 106e place du classement sur la liberté de la presse établi par l’ONG Reporters sans frontières, les autorités du pays sont régulièrement accusées d’entraver l’opposition, de manipuler les élections et de bâillonner les contrepouvoirs.

Les dernières élections générales, tenues en octobre 2016, n’ont pas failli à la sulfureuse réputation du Monténégro. Si le Parti démocrate des socialistes (PDS), la formation de Djukanovic, est arrivé en tête, les élections ont été marquées par une série d’irrégularités entachant leur sincérité : attaques informatiques contre les médias et les partis d’opposition, fermeture des principaux sites et applications de messagerie instantanée, fraudes diverses, achats de votes, etc. La Haute représentante de l’UE, Frederica Mogherini, a demandé aux « autorités compétentes d’instruire tous les cas d’irrégularités » et « d’accélérer les réformes politiques (…), particulièrement en ce qui concerne l’Etat de droit ».

Un Etat de droit qui a bien failli vaciller, le jour même des dernières élections : dans la nuit du 15 au 16 octobre, un « commando serbe » se serait introduit sur le territoire monténégrin afin de mener l’assaut contre les institutions du pays et de renverser le pouvoir. La vingtaine de paramilitaires, rapidement appréhendés par la police monténégrine, auraient même planifié l’enlèvement de Milo Djukanovic. Une tentative de « coup d’Etat » immédiatement dénoncée et mise à profit par le PDS.

Le spectre russe ou l’art de la diversion

Les apprentis putschistes sont inculpés par le parquet : vingt-cinq hommes, en majorité d’origine serbe, mais aussi deux Russes, auxquels la justice monténégrine a jugé bon d’adjoindre deux membres de l’opposition au PSD, Andrija Mandic et Milan Knezevic. Le premier dénonce « un procès politique monté de toute pièce », parlant même de « coup d’Etat inventé ». « Nos adversaires souhaiteraient voir leurs opposants sur le banc des accusés ». Pour lui, pas de doute, la justice est instrumentalisée par le pouvoir : « Le procureur suit sans honte le chemin que lui indique le chef du régime ».

Car le parquet monténégrin s’est fait une idée bien à lui quant à l’origine du « coup d’Etat » du 16 octobre. Selon le procureur, c’est la Russie qui tire les ficelles. Des accusations formellement démenties par Moscou. Mandic ironise : un coup d’Etat fomenté par « des espions de troisième ordre, tellement bons qu’ils ne sont parvenus à rien (…) alors qu’ils étaient censés représenter les structures de renseignement les plus puissantes de la planète » ? En fait de coup, l’affaire du 16 octobre serait surtout, selon Mandic, un coup monté par le clan Djukanovic afin d’affermir son pouvoir…et d’accélérer le rapprochement de son pays avec l’UE.

Quel meilleur argument, en effet, que de brandir la menace d’une ingérence de la part de la Russie de Vladimir Poutine afin de convaincre les eurocrates de l’urgence d’intégrer le Monténégro ? Et de se montrer, au passage, moins intransigeants sur les violations répétées de l’Etat de droit et des droits de l’homme. Selon le think tank Center for Eastern Studies, l’implication du PDS est « démontrée par le fait que l’arrestation du commando, orchestrée par les partisans de Djukanovic au sein de la police et des services secrets, n’a pas été coordonnée à l’avance avec le chef du ministère de l’Intérieur » monténégrin, lui-même non membre du PDS. Le parquet se montre, quant à lui, incapable d’étayer les accusations qu’il porte à l’encontre des soi-disants « nationalistes russes » placés sous sa garde. La Russie a parfois bon dos.

C. Faure


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