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Radicalisation du conflit social en Guyane : l’Etat de droit vacille-t-il ?

jeudi, 4 mai, 2017 - 08:46

Reprise de fièvre en Guyane. Malgré l’accord signé le 21 avril 2017 entre le gouvernement et le collectif Pou Laguwiyann Dekolé, et un chèque de quelque 3 milliards d’euros destiné à répondre aux attentes légitimes des Guyanais en matière de sécurité publique, de santé, d’éducation ou d’infrastructures, la tension ne semble pas vouloir retomber. Paradoxalement, en s’en prenant aux services publics comme les hôpitaux ou les centrales électriques, les leaders du mouvement plongent d’abord et avant tout la population dans le désarroi.

Le conflit social instrumentalisé par UTG

Après la signature de l’Accord de Guyane, tout semblait pourtant indiquer un retour à la normale. Les fameux « 500 Frères », cagoulés de noir, ont levé les barrages qui paralysaient le territoire. Habitants, écoliers, commerçants, ont repris leurs activités. La plupart des entreprises et la base de lancement de Kourou ont pu, à nouveau, commencer à fonctionner. Un calme trompeur, cependant…

Car alors que les médias, campagne présidentielle oblige, ont détourné leur attention de la Guyane, le conflit social semble avoir changé de nature. Il est désormais instrumentalisé au profit d’un seul et unique syndicat, l’Union des travailleurs guyanais (UTG), qui impose au département son propre agenda – un agenda hautement politique.

Proche du parti indépendantiste MDES (Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale), l’UTG a progressivement pris le contrôle du mouvement Pou Laguwiyann Dekolé. A la suite du départ des autres collectifs comme les 500 Frères, le secrétaire général de l’UTG Eclairage, un certain Davy Rimane, s’est imposé comme porte-parole d’un mouvement réduit à sa portion congrue.

Mais si Pou Laguwiyann Dekolé a perdu en représentativité et donc en légitimité, il a gagné en radicalité. Noyauté par l’UTG, refusant les négociations, le mouvement appelle désormais la population guyanaise à soutenir « jusqu’au bout » les revendications irréalistes de ses « Pôle Energie » et « Pôle Santé ». Les nouvelles cibles du collectif reflètent ce changement de stratégie.

Les Guyanais otages d’une minorité radicalisée

En voie de radicalisation, l’UTG met à profit son emprise sur les secteurs guyanais de l’énergie et de la santé afin de pousser ses propres revendications. Il maintient ainsi une série de grèves sectorielles, touchant respectivement le centre hospitalier Andrée Rosemon de Cayenne, le Groupement pétrolier d’avitaillement de Rochambeau et les services d’EDF. Ou comment prendre en otage une population déjà éreintée par de longues semaines de conflit.

C’est chez l’électricien national que le conflit s’avère à la fois le plus tendu et le plus kafkaïen. La situation s’envenime jour après jour. Depuis le 26 avril, une extrême minorité des syndicalistes UTG – il s’agirait de quelques individus faisant partie des 15% de grévistes – a pris le contrôle du centre de pilotage du système électrique guyanais.

De cette position de force, les grévistes effectuent des baisses de charge et coupures sauvages de courant. Mardi 02 mai, c’est 40% de la population, soit 27 500 foyers guyanais qui ont ainsi été privés d’électricité pendant plus de quatre heures sur tout le territoire. « Le mouvement social s’est durci », analyse Philippe Lahary, porte-parole d’EDF, affirmant aussi « ne pas reconnaître dans ces initiatives et ces coupures de courant volontaires, l’esprit de service public qui anime la plupart des salariés d’EDF, dont 85% ne sont pas grévistes ».

Non content de plonger dans le noir une part substantielle de la population, l’UTG Eclairage réclame que soient comblés « 84 postes vacants » et le « paiement des jours de grève ». Malgré l’effort consenti par EDF de créer six emplois sur deux ans et de payer aux employés grévistes cinq jours sans retrait de salaire sur les six semaines de grève, les grévistes refusent en bloc ces deux propositions.  Pour Micheline Antoinette de l’UTG-éclairage, « six emplois supplémentaires ne permettront pas d’assurer notre avenir énergétique […] Ce que l’on veut, c’est un effectif en adéquation avec les besoins […] et une sortie du plan d’austérité. » L’impasse semble bel et bien installée.

Alors que les domiciles du directeur d’EDF Guyane, Augusto Soares Dos Reis, et du porte-parole du groupe, Philippe Lahary, ont été visés par plusieurs cocktails Molotov, UTG Eclairage par la voix de Davy Rimane réclame sur toutes les ondes le départ du directeur régional, coupable selon ses troupes de « punir la population (par) la politique industrielle qui est déclinée en Guyane ». Le leader syndicaliste va jusqu’à accuser, sans le démontrer, le directeur d’EDF de l’avoir agressé physiquement…

EDF a porté plainte, alertant sur le fait que l’entreprise n’est plus à même d’assurer la sécurité des personnes et de ses installations. Le Tribunal de Grande instance de Cayenne avait en ce sens ordonné à l’UTG de libérer les lieux occupés, sous peine d’une amende de 10 000 euros par jour et par site occupé.

Rien de semble calmer les perturbateurs en place. En effet, depuis le mercredi 3 mai, c’est le port de Dégrad des Cannes à Cayenne qui se retrouve bloqué. Les grévistes ayant décidé d’apporter leur soutien au mouvement social en cours à EDF et à l’hôpital.  Dans un communiqué, le président du Medef de Guyane Stéphane Lambert, a déploré que « de tels petits groupes d’hommes se permettent de décider qui pourra bénéficier de l’approvisionnement électrique ou bien, dans un autre domaine, d’isoler la Guyane par un blocage du port interdisant toutes livraisons de containers ». « Comment admettre, dans un pays démocratique, qu’un tel petit groupe d’hommes poursuive son œuvre méthodique de blocage de toutes activités économiques ? », a-t-il ajouté, déplorant que « l’Etat de droit soit ainsi gravement bafoué et que les pouvoirs publics restent inertes ».

L’Etat de droit existe-t-il encore en Guyane ?

A quel jeu joue l’UTG ? En ciblant le centre spatial de Kourou, les services EDF, l’hôpital, et maintenant le port, ambitionne-t-il de réussir un coup d’Etat en Guyane ? L’inquiétude se répand sur le département : jusqu’où ira l’UTG, sûr de sa toute-puissance, surfant sur le mouvement – on ne peut plus légitime, lui – qui a fait plier le gouvernement ?

Société civile prise en otage, tissu économique paralysé, les pouvoirs publics aux abonnés absents… L’Etat de droit existe-t-il encore sur place ? Quelles mesures seront prises par le prochain gouvernement pour que la Guyane ne devienne pas une zone de non-droit ?

Par Philippe Rivière,
Juriste, spécialisé en droit du travail. Véritable passionné, ce dernier parcourt sans cesse l’actualité sociétale française pour offrir à ses lecteurs des analyses détaillées.


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