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Pesticide : l’Europe tente d’y voir plus clair

mercredi, 28 juin, 2017 - 17:52

C’est un feuilleton interminable. L’Europe doit-elle poursuivre l’autorisation de commercialisation du glyphosate, l'herbicide de Monsanto ? Médias, experts scientifiques, députés, citoyens, tout le monde a un avis sur la question. Un avis souvent très orienté, qui ne permet pas de faire toute la lumière sur le sujet. De fait, le débat est loin d’être tranché, et c’est la raison pour laquelle, les commissions de l’agriculture et de l’environnement du Parlement européen recevront, le 11 octobre prochain, les principales institutions scientifiques responsables de l’évaluation du Glyphosate.

Quelques députés européens en avaient fait la demande. Plusieurs parlementaires auditionneront, notamment, des représentants de Monsanto, l’Agence de protection de l’environnement, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), ou encore le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC). Les députés Marc Tarabella et Eric Andrieu reprochent notamment à la Commission européenne de « balayer systématiquement d’un revers de bras (sic) les révélations apportées par le scandale des Monsanto papers et le litige en cours aux Etats-Unis ».

Le 13 juin dernier, un groupe de députés européens a interpellé le commissaire européen à la sécurité alimentaire, Vytenis Andriukaitis, à propos de la crédibilité de plusieurs études scientifiques sur le glyphosate. Étaient visées notamment l’ECHA et l’EFSA qui ont déclaré dernièrement le glyphosate substance « non cancérigène » pour l’homme, contrairement au CIRC qui a classé, en 2015, l’herbicide dans la catégorie des « cancérogène probable ».

De son côté, le commissaire européen à la sécurité alimentaire a défendu une approche réaliste de la question, en souhaitant maintenir « une évaluation scientifique solide ». Conscient que le sujet divise, en particulier chez les citoyens, il a tout de même tenu à rappeler que « dans l’ensemble, il y a une large convergence des communautés scientifiques européennes et mondiales qui estiment que le glyphosate n’est pas cancérogène ».

Le glyphosate : non cancérigène pour une majorité d’agences internationales

À ce jour, le CIRC est la seule institution au monde à considérer cet herbicide comme « cancérogène probable » pour l’homme. En effet, toutes les autres agences mondiales reconnues et expertes sur le sujet, ont rendu un avis contraire : l’Institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BfR), l’EFSA, l’ECHEA, l’Agence de protection de l’environnement aux Etats-Unis, et même l’OFAG. L’Office Fédéral de l’Agriculture, en Suisse, affirme en effet que « sur la base des données aujourd’hui disponibles et des nombreuses évaluations effectuées par des organes scientifiques pertinents (…), les résidus de glyphosate provenant de l’utilisation de ce produit comme produit phytosanitaire sont inoffensifs pour la population ».

En 2016, le Joint Meeting on Pesticides Residues (JMPR), un groupe conjoint de l’OMS et de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), annonçait à son tour qu’il est « improbable que le glyphosate pose un risque cancérogène pour les humains, du fait de l’exposition par le régime alimentaire ».

Est-ce alors la Commission européenne qui « balaye d’un revers de main », pour reprendre l’expression des deux députés précédemment cités, la réalité de l’état de la recherche à l’heure actuelle ? Ou bien est-ce que ce sont des ONG et certains médias qui ont décidé de prendre fait et cause pour l’étude du CIRC, au risque de défendre une position idéologique et non basée sur des faits scientifiques ?

Le CIRC dénonce les dangers… sans évaluer les risques

Début juin, le journal Le Monde publiait une longue enquête en deux volets (datés des 01 et 02 juin) sur la « guerre » que Monsanto livrerait « contre la science », et plus particulièrement contre le CIRC. Intéressant, cette enquête journaliste passe néanmoins sous silence un certain nombre de faits, pourtant essentiels, dont celui-ci : la différence entre risque et danger.

Pour Geoffroy Kabat, épidémiologiste du cancer au Collège de Médecine Albert Einstein de New York, il est évident que « le CIRC adopte une approche très différente des autres centres de recherches pour évaluer les substances cancérogènes ». D’après le médecin, « plutôt que de prendre en compte l’exposition réelle d’un agent et ce que l’on sait de sa capacité à causer un cancer selon différents niveaux d’exposition – évaluation des risques – l’évaluation du CIRC prend en compte la possibilité que se développe un cancer selon des conditions théoriques – évaluation des dangers. Cette approche est considérée comme dépassée et non scientifique par de nombreux scientifiques et organismes de réglementation. »

En se focalisant sur l’identification de dangers, le CIRC exclut ainsi des données indispensables au débat scientifique sur le pesticide de Monsanto. « Sans une évaluation des niveaux de risques, des dangers peuvent être identifiés, mais la probabilité qu’ils causent un préjudice (ou son degré de gravité) ne peut pas être mesurée », résume le Groupe de travail européen sur le glyphosate.

Philippe Stoop s’inquiète également de voir se développer une réglementation européenne des perturbateurs endocriniens basée sur le danger plutôt que sur le risque. Pour le directeur Recherche et Innovation d’iTK, startup montpelliéraine spécialisée dans le développement d’outils d’aide à la décision pour l’agriculture, cette attitude reviendrait à refuser de sortir de chez soi sans un casque sur la tête afin de se protéger des météorites.

Pour l’expert, une application aveugle d’un tel principe « devrait conduire à l’interdiction de tous les moyens de transport » car ils présentent tous des dangers. Idem pour les médicaments : s’ils ont un effet bénéfique évident, ils n’en présentent pas moins un risque en cas de surdosage. Nombre de gestes quotidiens deviendraient ainsi impossibles à accomplir si on devait systématiquement se focaliser sur les dangers au lieu de réduire les risques.

En outre, M. Stoop fait remarquer que les résultats d’expérimentations sur le rat invoqués par le CIRC « montrent que les effets sanitaires (s’ils sont avérés), n’apparaîtraient que chez des rats ayant consommé toute leur vie comme seule boisson du glyphosate dilué dans l’eau, à la concentration où on l’utilise au champ ! »

De nouvelles révélations de l’agence de presse Reuters sont venues ternir l’étude du CIRC, présentée pourtant comme la référence par la plupart des groupes politiques ou associatifs, qui ont intérêt à ne pas voir renouveler la commercialisation du Glyphosate.

Toutes les études n’ont pas été prises en compte dans l’évaluation du CIRC en 2015

Publié le 14 juin dernier, l’enquête de Reuters révèle que des données essentielles ont été purement et simplement écartées de l’évaluation du CIRC en 2015.

Il s’agit des données de l’Agricultural Health Study, sur laquelle ont travaillé des scientifiques de l’Institut National du Cancer (NCI) aux Etats-Unis. Or, celles ci auraient pu changer la donne des conclusions du CIRC. C’est ce qu’a déclaré Aaron Blair, épidémiologiste au NCI et président du groupe de travail du CIRC en charge d’évaluer le glyphosate, lors d’une audition dans le cadre d’une procédure judiciaire en Californie. Selon Reuters, citant Blair, les données non publiées « auraient modifié l’analyse du CIRC ».

Depuis le début des années 1990, l’étude de l’Agricultural Health Study a recueilli et analysé des informations détaillées sur la santé de près de 89 000 participants (agriculteurs et leurs familles de l’Iowa et de Caroline du nord, travailleurs agricoles…), ainsi que leur utilisation de pesticides, y compris le glyphosate. Conclusion des auteurs : il n’y a aucun lien entre l’usage de l’herbicide et le développement de cancers.

Selon les députés socialistes, Marc Tarabella et Eric Andrieu, si l’audition du 11 octobre prochain « vient confirmer (leurs) doutes » concernant la crédibilité des études scientifiques, « les socialistes et les démocrates demanderont la création d’une commission d’enquête parlementaire ou d’une commission spéciale à ce sujet pour mieux enfin connaître la vérité ! ».

Pour « connaître la vérité », les députés remettront-ils aussi en question la crédibilité de l’étude du CIRC ?. En attendant, et malgré les révélations de Reuters, le CIRC a décidé de ne pas revoir son évaluation du glyphosate.


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