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Et si le virage numérique en Europe venait de l’Estonie ?

jeudi, 6 juillet, 2017 - 06:11

L'Estonie, qui a pris le 1er juillet dernier la présidence tournante de l'Union européenne pour six mois, devrait profiter de son mandat pour engager Bruxelles sur les rails du numérique, sans faire toutefois abstraction des questions sensibles, comme la cybersécurité par exemple.

L’histoire retiendra peut-être que la crise des migrants, en Europe, a commencé à trouver une issue à Tallinn, le 6 juillet 2017. Pour son premier rendez-vous en tant que nouveau président de l’Union européenne (UE), l’Estonie accueille en effet aujourd’hui les 28 ministres de la Justice et des Affaires intérieures, avec un ordre du jour récemment amendé. Les Vingt-Huit devraient ainsi discuter des moyens collectifs à mettre en oeuvre pour soulager l’Italie, qui fait face seule à l’afflux massif de migrants depuis les côtes libyennes.

L’une des solutions pour davantage de concertation passerait-elle par la mise en place d’un outil numérique ? Si tel était le cas, on peut faire confiance à l’Estonie pour (pousser les Etats membres à) y réfléchir : le plus septentrional des pays baltes est devenu, en quelques années, le champion d’Europe du « e-gouvernement », et espère bien mener Bruxelles sur cette voie.

« E-résidence »

Tout, de l’école à l’administration, en passant par les services de santé et jusqu’au secteur privé, respire le numérique en Estonie, qui mérite son titre de « société hyperconnectée ». Mais là où celui-ci pourrait être galvaudé ou perçu de manière négative, le pays en retire au contraire énormément d’avantages. Grâce à une carte d’identité numérique – lancée en 2002 ! – ou à leur mobile, les 1,3 million d’habitants peuvent ainsi quasiment tout faire en ligne, sur un site Internet du gouvernement. Voter aux élections, déclarer ses impôts et même signer un contrat de travail peut désormais se faire en quelques clics.

L’avénement du numérique dans cet ancien satellite de Moscou s’est fait à marche forcée ; dans les années 1990, les dirigeants font coup double en libéralisant massivement l’économie et en misant sur les nouvelles technologies. « Quand nous avons retrouvé notre indépendance après l’éclatement de l’Union soviétique, nous n’avions pas d’argent, pas d’expérience, mais de jeunes leaders visionnaires » raconte au « Monde » Siim Sikkut, conseiller numérique auprès du gouvernement.

Si cette conversion au tout-numérique s’est faite sans accroc du côté de la jeunesse, il en a été autrement chez les personnes plus âgées, que l’Etat a dû former. Mais la perspective de passer moins de temps dans les files d’attente devant les guichets a vite eu raison des vieux réflexes. Et, dans les années 2000, les start-up ont commencé à affluer, signal d’une transition réussie.

Et quand bien même l’Estonie manque aujourd’hui d’ingénieurs, le gouvernement a peut-être trouvé la solution. En 2014, il lance « l’e-résidence », qui permet à un étranger – pas seulement un Européen –  d’enregistrer via Internet une entreprise dans le pays, sous réserve qu’il ouvre également un compte en banque, ceci afin de bénéficier d’une fiscalité avantageuse – tout profit réinvesti est exonéré d’impôt. Et ça marche : plus de 16 000 personnes originaires de 137 pays ont déjà créé leur e-résidence.

Garde-fous

Une question se pose dès lors : le tout-numérique pourrait-il fonctionner ailleurs en Europe ? On sait la France et l’Allemagne, notamment, très soucieuses de la protection des données ; il faudrait leur apporter certains gages solides sur la cybersécurité par exemple. La Commission européenne, d’ailleurs, doit se pencher en septembre prochain sur le sujet, et redéfinir en le complétant le mandat de l’Agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information.

Sous la présidence de l’Estonie – dont l’un de ses ressortissants, Andrus Ansip, n’est autre que le commissaire européen chargé du numérique – Bruxelles devrait également présenter une législation visant à garantir la libre circulation des données en Europe. Objectif : inciter les entreprises à stoker les données au plus près de leurs clients.

Peut-être popularisera-t-elle également le concept « d’e-ambassade », qui consiste pour un Etat membre à stocker ses données chez un autre Etat membre dans un lieu sécurisé, afin d’assurer la continuité étatique en cas de catastrophe ? Le projet – qu’a mis en place Tallinn auprès de Luxembourg -, encore trop audacieux pour l’heure, montre cependant la volonté estonienne de tout convertir au numérique. Et avec les garde-fous adéquats, cela semble intéressant.


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