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Crise du Golfe : peut-on vraiment rester neutre ?

jeudi, 27 juillet, 2017 - 09:26

Paris refuse de prendre position dans le conflit opposant le Qatar et une coalition emmenée par l’Arabie Saoudite. Pourtant, les preuves s’accumulent d’une implication effective des qatari dans le soutien aux activités terroristes, ce qui n’est pas le cas des saoudiens.

A l’issue d’une tournée de deux jours, les 15 et 16 juillet derniers, qui l’a successivement mené au Qatar, en Arabie Saoudite, au Koweit puis aux Emirats Arabes Unis, le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a appelé à « une désescalade » dans la crise opposant le Qatar et ses voisins saoudiens, émirati, bahreïnien ainsi que l’Egypte.

Rappelons que le 5 juin dernier, ces quatre pays ont annoncé la rupture de leurs relations diplomatiques, commerciales et financières avec le Qatar au motif que l’émirat continuait de financer le terrorisme et de soutenir le régime iranien.

Tout en appelant à une levée des sanctions susceptibles d’affecter les populations, le ministre français a cru bon de rappeler que « la France veut écouter toutes les parties et ne cherche qu’à soutenir les efforts de médiation du Koweit », le ministère des affaires étrangères précisant quelques jours plus tard qu’« à aucun moment, il n’a été demandé à la France ou à ses entreprises de choisir » (entre le Qatar et ses voisins). Bref, du côté de Paris – comme de Londres, d’ailleurs – une stricte neutralité reste de mise.

La « realpolitik » française à l’égard du Qatar

Cette neutralité répond à des intérêts économiques et commerciaux bien compris. Des intérêts pétroliers et gaziers d’abord. Le groupe Total a signé début juillet un accord avec l’Iran sur le développement de l’immense gisement gazier de South Pars et se trouve le mieux placé pour remporter bientôt l’exploitation de Northfield, la partie Qatari de South Pars.

Des intérêts commerciaux ensuite. Si l’Arabie Saoudite reste le premier partenaire commercial de la France dans le Golfe avec des échanges totalisant 7,9 milliards d’euros en 2016, ces échanges ne cessent de se contracter : ils étaient de 10 milliards d’euros en 2014. Au contraire de ce qui se passe avec le Qatar où les 2 milliards d’euros de flux commerciaux l’an dernier représentent une multiplication par 2,6 depuis 2010. Surtout, le déficit commercial de la France à l’égard de l’Arabie Saoudite (2,1 milliards d’euros) est pratiquement compensé par l’excédent (1,6 milliard) réalisé vis-à-vis du Qatar.

Des intérêts financiers également puisque les investissements Qatari en France sont considérables (plus de 20 milliards de dollars en 2015) et prestigieux : le club de football du Paris Saint-Germain (PSG), le PSG Handball, le prix de l’Arc de Triomphe, de nombreux hôtels de luxe à Paris ou à Cannes, les magasins du Printemps, des participations minoritaires dans de nombreuses entreprises françaises (Lagardère Media, Total, Vinci, Véolia environnement, LVMH, Vivendi…). Enfin, le Qatar s’est porté acquéreur en 2015 de 24 avions de combats Rafale pour un montant de 6,3 milliards d’euros.

Bref, il est évident qu’au nom d’un « realpolitik » hexagonale, Paris ne saurait retirer ex abrupto son soutien au régime Qatari. Pourtant, cette position risque de devenir de plus en plus difficilement tenable dans les mois à venir. Car les preuves ne cessent de s’accumuler concernant l’implication du régime du Cheikh Tamin bin Hamad Al-Thani (notre photo) dans le soutien et le financement fournis aux activités terroristes de divers groupes tels que le Hamas, Al Qaïda, le front Al Nosra (affilié à Al Qaïda jusqu’en 2016) et même l’Etat islamique.

Terrorisme : l’Arabie Saoudite blanchie

Pendant longtemps, les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux se refusèrent à distinguer l’Arabie Saoudite et le Qatar dans leur soupçon de financement du terrorisme. Mais, à la différence de son voisin qatari, le royaume saoudien a mis en place ces dernières années tout un arsenal législatif destiné à dépister et à prévenir le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. De surcroit, Riyad a canalisé quelques 110 millions de dollars de financements au Centre de contre-terrorisme des Nations Unies créé en 2005.

Par ailleurs, de nombreuses enquêtes diligentées par les services de renseignements américains n’ont jamais pu établir une quelconque preuve de soutien – même indirect – du gouvernement de Riyad à des activités terroristes. Y compris concernant les attentats du 11 septembre 2001 qui ont impliqué 15 ressortissants saoudiens sur 19 terroristes. Ainsi, le rapport conjoint du FBI et de la CIA établi en 2005 avait conclu qu’il n’y avait « aucune preuve que le gouvernement saoudien ou des membres de la famille royale aient apporté un quelconque soutien aux attentats du 11 septembre ou qu’ils aient eu connaissance de ces opérations ». Un rapport confirmé par des enquêtes postérieures du FBI.

Cette absence de charges contre le Royaume saoudien après des enquêtes américaines et internationales lourdes constraste singulièrement avec l’accumulation des preuves de la « bienveillante neutralité » sinon de l’implication active du Qatar dans le soutien aux menées terroristes de nombreuses organisations islamistes.

Les accusations contre le Qatar de plus en plus étayées

S’appuyant sur les investigations des organisations américaines et internationales, les quatre pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ayant prononcé les sanctions contre le Qatar ont publié, le 8 juin, une liste de 12 organisations et de 59 individus (dont 18 Qatari) impliqués dans des actions terroristes (ou l’appui à de telles actions) basés sur le territoire de l’émirat ou ayant bénéficié du soutien actif de ce dernier. Cette liste vient d’être augmentée de 18 groupes et individus. Un « name dropping » inédit qui corrobore la réalité des présomptions pesant sur le Qatar.

Parmi les organisations citées, la « Qatar Charity Association », une organisation humanitaire ayant mené des opérations conjointes avec l’USAID, l’agence américaine de développement, mais dont il est avéré qu’elle a financé des opérations terroristes d’Al-Qaïda ainsi que des organisations affiliées à Al-Qaïda au Mali (Ansar-Dine, Aqmi) ou le mouvement pour l’unité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao).

Sur les 59 individus listés, plusieurs retiennent l’attention, à commencer par deux membres de la famille royale qatari :

  • Abdullah bin Khalid Al-Thani, ancien ministre de l’intérieur, accusé d’avoir hébergé dans son ranch du Qatar une centaine de combattants (dont plusieurs afghans) ;
  • Abdul Karin Al-Thani, qui a fourni un million de dollars à Abu Mosab al-Zarqawi afin qu’il établisse l’organisation Al-Qaïda au nord de l’Irak ;
  • Muhammad Shariyan Al-Ka’bi, principal financier du front Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda en Syrie, qui a mis en place des campagnes de donation au Qatar ;
  • Abdallah Salih Muhammad Al-Kawari, qui a assuré, depuis le Qatar, la coordination des financements à Al-Qaïda ;
  • Abd al Rahman bin Umayr al Nu’aymi, qui, pendant plus de dix ans, a apporté financements et soutien logistique depuis le Qatar aux affiliés d’Al-Qaïda en Syrie, Irak, Somalie et Yemen ;
  • Yousouf Al-Qaradawi, véritable théologien de la terreur islamique (en justifiant notamment les attentats suicide) qui vit tranquillement au Qatar et a fait de fréquentes interventions sur la chaine TV Al-Jazeera.

Ces individus, et beaucoup d’autres, ont donc joué un rôle majeur en matière de soutien au terrorisme dans toute la région ainsi qu’en Afrique et en Afghanistan. Parallèlement, et en dépit de ses nombreux engagements pris à l’échelle internationale, le Qatar n’a jamais montré aucune velléité à combattre le terrorisme. Dans son rapport sur le Qatar publié en janvier 2017, David Weinberg, de la fondation américaine pour la défense des démocraties écrit : « On n’a pu établir aucun exemple d’action du Qatar visant à inculper ou emprisonner un individu convaincu de terrorisme par les agences américaines ou l’Organisation des Nations Unies ».

Face au « name dropping » de ses adversaires du CCG, on aurait pu imaginer une contre-offensive du Qatar visant à discréditer à leur tour les Saoudiens ou les Emirati sur le thème de la complaisance à l’égard du terrorisme. Mais la seule réaction – venue tardivement de l’ambassade du Qatar à Washington – a consisté à désigner deux Yéménites impliqués dans le financement d’Al-Qaïda au Yémen comme ayant été des interlocuteurs de ministres saoudiens et émirati. Une contre-attaque plutôt dérisoire qui montre combien le Qatar manque d’arguments sur ce dossier brûlant.

Du fait des intérêts économiques internationaux en jeux, on ne saurait attendre de l’Occident une action à l’encontre du Qatar aussi radicale que celle menée par les trois monarchies du Golfe et l’Egypte. Mais, à tout le moins, des pressions pourraient être exercées sur l’émirat afin qu’ils se joigne effectivement – et non plus seulement sur le papier – à la coalition internationale de lutte contre le terrorisme. Au vu des nouvelles exigences des quatre pays – considérablement adoucies par rapport aux treize demandes initiales, il apparaît désormais clairement que l’Arabie Saoudite et ses alliés partagent cette priorité.


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